Révélations ...


L’héritage des frères Goncourt.

 

Extrait du site internet de l’Académie Goncourt, au sujet des frères Goncourt :
« … rien ne flattait plus Edmond de Goncourt que de s'entendre dire qu'il avait usé sa vie d'artiste à tenter l'expression de l'inexprimable, à rendre ce qui ne saurait être rendu, et qu'il appelait dans son jargon : l'irrendable. »
Cette phrase est copiée du livre : Vingt-cinq ans de littérature française, par Eugène Montfort (1877-1936), publié en 1925, dont voici l’extrait exact :
« … rien ne flattait plus doucement Edmond de Goncourt que de s’entendre dire qu’il avait usé sa vie d’artiste à tenter l’expression de l’inexprimable, à rendre ce qui ne saurait être rendu, et qu’il appelait dans son jargon : l’irrendable. On peut en juger par la complaisance avec laquelle il portait de pareilles inscriptions dans son journal. Lundi 24 janvier 1876 chez Alphonse Daudet : « Rendre l’irrendable, c’est ce que vous avez fait, me dit ce soir Alphonse, ça doit être l’effort actuel, mais le point où il faut s’arrêter : voilà le difficile, sous peine de tomber dans l’amphigourisme . » Jusqu’à quel point Goncourt s’est-il retenu de tomber dans l’amphigourisme, c’est ce que l’on ne saurait déterminer. »

Edmond Goncourt a donc tenté d’exprimer l’inexprimable ; le site de l’Académie Goncourt ne précise pas s’il y est arrivé… Et peut-être est-ce pourquoi les frères Goncourt passaient tant de temps chez Théophile Gautier, parce que lui y arrivait naturellement.
Dans Théophile Gautier par Charles Baudelaire, Baudelaire cite Gautier :
« Tout homme qu'une idée, si subtile et si imprévue qu'on la suppose, prend en défaut, n'est pas un écrivain. L'inexprimable n'existe pas. »
Et il n’y a qu’à lire Théophile Gautier pour reconnaître cette vérité.

Maintenant, voici un extrait du Collier des jours, de Judith Gautier, où elle relate une conversation qu’elle a eu avec son père Théophile Gautier au sujet des frères Goncourt qui venaient très souvent rendre visite à Gautier :
« - Qu’est-ce que tu penses des Goncourt ? demande Théophile à sa fille.
- (…) Quand ils sont là, on est content de les voir, très intéressé par ce qu’ils disent, et cependant on ne se sent pas à l’aise, on dirait qu’on entre en classe… qu’on n’a plus le droit de dire des bêtises… c’est drôle… Enfin, je ne sais pas m’expliquer.
- Je te comprends d’autant mieux, répond Gautier, que je connais la raison de ton impression, qui est bien près d’être la mienne. Malgré le charme de leur causerie, leur aisance et leur désintéressement apparent, on sent en eux une préoccupation, une tension d’esprit. Ils ne causent pas, comme moi, par exemple, pour le simple plaisir de causer : ils étudient et ils observent ; ils se documentent.
- Oui, c’est cela. Et même nous, qui n’avons qu’à écouter, nous sommes mal à l’aise. Je vois bien que, toi aussi, tu n’es pas comme toujours et que quelque chose te gêne.
- Oui, par moments, tout à coup, je suis inquiet, et je n’ose plus me déboutonner : ils écoutent avec une attention si intense, avec la volonté si évidente de retenir, d’apprendre par cœur ce qu’ils entendent, que je suis interloqué… Comment dire tout ce qui vous passe par la tête, quand on a la sensation que l’on parle peut-être pour la postérité ? On devient gauche et affecté comme devant l’appui-tête du photographe… Et note bien que, s’il m’échappe quelque ânerie, malgré la déférence respectueuse qu’ils ont pour moi, ils sont tellement éperdus de réalisme qu’ils la saisiront au vol et la reproduiront de préférence, en la grossissant malgré eux… On court le risque d’apparaître aux populations sous un jour fâcheux, autant qu’inexact, car rien ne défigure, quelquefois, comme la photographie… Oui… j’ai l’impression qu’ils prennent des notes : quand on ne les regarde pas, ils doivent écrire sur leurs manchettes.
- La littérature est donc pour eux un devoir sans récréation ?
- Ils en sont possédés… Pour les plus belles fleurs, ils sont toujours d’actives abeilles, jamais des papillons… Maintenant, dis ce que tu penses de leur talent.
- (…) Leur style, dit Judith, si nouveau et si compliqué m’intéresse beaucoup, mais en même temps, me distrait du roman. Les mots accrochent trop mon attention : je les remarque, et j’oublie de quoi l’on parle ; c’est d’ailleurs, le plus souvent, de choses insignifiantes. Les descriptions sont parfaites, mais les endroits décrits laids et ennuyeux ; les personnages sont saisissants de vérité, mais on aimerait autant ne pas les voir, et on les fuirait comme la peste, si on avait le malheur de les rencontrer.
- Tu exagères peut-être un peu ! répond Théophile. Cependant il y a quelque chose d’assez juste dans ton observation : c’est le contraste entre le style recherché et la banalité du sujet. Ils enchâssent, dans un métal précieux et tarabiscoté, des cailloux et des tessons. Ils ne veulent pas choisir les aventures rares et dignes d’être contées, ils redoutent d’embellir la vie : aussi arrivent-ils quelquefois à être ennuyeux comme elle… Cela n’empêche pas qu’ils ne soient charmants et n’aient beaucoup de talent… »

Que chacun médite ce dernier paragraphe et se fasse sa propre idée sur une bonne partie de l’offre littéraire française.

Gabrielle Dubois


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