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L'exclusion des femmes, Masculinité et politique dans la culture au XXè siècle, de Odile Krakovitch et Geneviève Sellier

L'exclusion des femmes, Masculinité et politique dans la culture au XXè siècle, Odile Krakovitch, Geneviève Sellier

Déjà la couverture du livre est intéressante:
L’illustration est tirée de L’Assiette au beurre, magazine satirique illustré français paru de 1901 à 1936. On y voit un avocat posant sa main sur la poitrine d’une avocate et dire:
― Ça m’étonne que, malgré la fermeté de vos arguments, chère madame, votre client n’ait pas gagné!
Vous pensez que ce genre d’argument n’est plus en cours aujourd’hui?
Loin de là:
Il y a quelques jours, en plein conseil municipal, la Maire de Paimpol, Fanny Chappé a fait face aux propos sexistes du leader de l’opposition et ancien maire, Jean-Yves de Chaisemartin, qui n’a cessé de la rabaisser:

«J’ai le droit de parler, maîtresse?» ou encore «Je te parle comme je veux, ma cocotte!»
Cette vidéo est à voir sur @period.studio

Le but de ce livre, édité en 2001, est de montrer la dimension sexuée des productions culturelles: romans, films, pièces de théâtre… Les analyser permet de comprendre, au-delà de l’œuvre elle-même:
* la place d’un/e auteure/e dans son époque et sa société
* les contradictions d’une société.
Jusqu’à la fin du 20ème siècle et encore très majoritairement aujourd’hui, notre société est masculine et donne encore la part belle aux hommes.
Rien de bizarre ou surnaturel là-dedans. La plupart des journalistes, des possesseurs de journaux, magazines, les producteurs d'émissions, sont des hommes. D'une part ils sont plus facilement attirés par des auteurs, d'autre part ils jugent à 80% du temps qu'un historien est plus sérieux qu'une historienne, qu'une histoire est plus "importante" quand elle vient d’un auteur que quand elle vient d’une auteure. Je m'appuie, pour vous dire ça, sur des écrits de Simone de Beauvoir, Virginia Woolf, Florence Montreynaud, ou encore Odile Krakovitch... Les lois égalitaires sont là, maintenant, ce sont les mentalités qu'il faut changer. Les femmes doivent être vigilantes, c'est à dire se poser toujours la question: qui me présente sa vision du monde, des humains, et comment?

 

Exemple: La Grande Librairie, émission télévisée, saison 2019-2020:
Nombre de livres présentés par les libraires: 114 dont:
21 auteures, soit 18%
et
93 auteurs, soit 82%

Les historiens (encore en TRÈS grande majorité, des hommes) racontent l'Histoire. Et encore jusqu'à présent, la grande majorité des historiens n'ont pas conscience que l'histoire des hommes n'est pas universelle, puisqu'elle n'est que l'histoire de la moitié seulement des humains.

La politique, au sens large et étroit est importante puisqu'elle détermine lois et mœurs. La culture est importante puisqu'elle nous donne une vision de nous-mêmes: si toutes les histoires (romans, films, jeux vidéos...) montrent la femme faible et incapable c'est ainsi que les humains (hommes et femmes) se persuadent qu'elle est.
Il est donc important d'une part, qu'on commence à relire l'Histoire et les histoires en pensant au genre: hommes et femmes. D'autre part, que les femmes prennent conscience que les histoires d'hommes imaginées écrites par des hommes ne sont pas les histoires des humains, pas les nôtres.

Dans ce livre, on apprend, au travers de l'histoire du théâtre, des romans, du cinéma, qu’au 20ème siècle en France, elle est à 95% entièrement masculine. Mais encore plus effrayant! ces histoires, cette politique, cette culture est misogyne. Mais à un point inimaginable!

Ce qui constitue en premier lieu la femme c’est le regard que posent les hommes sur elles. Et c’est le plus souvent par le regard et le discours des hommes que nous sont parvenus les documents sur lesquels travaille l’histoire des femmes.
Par exemple:
«Michelle Coquillat la relu la "grande" littérature française depuis le XVIIème siècle pour y déceler un schéma de la création construit sur l’exclusion des femmes. Le créateur masculin, inspiré par Dieu puis assimilé à un démiurge (Personne qui crée quelque chose d’important comme un dieu crée le monde) depuis le romantisme, rival sur le plan intellectuel de la capacité procréatrice féminine, s’affirme supérieur à elle parce qu’autonome dans sa création et aspirant à l’immortalité, alors que les femmes-mères ne mettent au monde que des mortels. La création est ainsi devenue, dans la tradition littéraire française, une très brillante et très efficace machine de guerre contre l’égalité entre les sexes.»

Qu’apprend-on d’autre dans ce livre? Ceci:

«La culture d’élite est encore aujourd’hui, en France, l’objet privilégié des études académiques, en particulier celle qui relève d’un universel (masculin) qu’il serait indécent d’interroger en termes sexués, parce que ce serait faire peser un soupçon sur son universalité même, comme sur le caractère sacré de cette culture. Les œuvres intronisées par la tradition comme faisant partie de notre patrimoine intellectuel et artistique sont des objets de culte qui méritent d’être disséqués à l’infini par des générations successives d’enseignants et d’étudiants, pour en apprécier les qualités esthétiques. Ce qui exclut à la fois qu’on puisse les étudier dans une perspective critique et qu’on puisse prendre pour objet d’étude les productions culturelles qui ne font pas partie du patrimoine.(…)

Car en France plus qu’ailleurs, la culture est "haute" ou n’est pas, sans doute à cause d’une tradition ancienne de connivence entre l’État et les créateurs, solidement établie dès la Renaissance et magnifiée avec le succès que l’on sait par le Roi Soleil. Le siècle des Lumières et la Révolution ont certes constitué une rupture dans cette logique, mais le romantisme, en instituant la figure de l’artiste solitaire dans sa tour d’ivoire, a inventé une nouvelle forme d’élitisme proprement culturel, dont nous sommes les héritiers directs. Et avec cette nouvelle tradition s’est consolidée une représentation exclusivement masculine du créateur cependant que la femme est renvoyée à sa fonction biologique de reproductrice. D’un côté la transcendance et l’immortalité, de l’autre immanence, la contingence, la mort.»

Gabrielle Dubois