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Emile de Girardin, Prince de la Presse, par Pierre Pellissier

Emile de Girardin, Prince de la Presse, Pierre Pellissier

Le pouvoir ou, comment s’en servir à bon escient ? Tel aurait pu être le titre de cette excellente biographie de Pierre Pellissier sur Emile de Girardin qu’il faut que vous lisiez ! L’homme, ses idées, son travail, sa lutte pour la liberté, c’est meilleur que cinq légumes bouillis et deux plombes de yoga par jour : ça redresse la colonne vertébrale, ça relève le menton, ça donne envie de se battre pour la liberté.

Deux entités se partagent le pouvoir au 19ème siècle : la politique et la presse. Une lutte s’engage dès le début du siècle entre eux, une lutte à mort :

L’homme politique peut décider à tout moment de renforcer la censure et ainsi museler les journaux.

Le journaliste peut, grâce à ses articles, dévoiler les dessous de la politique ou du moins l’expliquer directement à ses lecteurs et ainsi renverser un gouvernement.

Bien entendu, il fallait que je le fasse remarquer, on ne parle ici d’une lutte pouvoir qui ne se passe qu’entre hommes, les femmes en sont exclues cela va sans dire.

Au final, c’est une drôle de danse tour à tour macabre, bouffonne, rarement belle, où le couple politique-journaliste tourne sur lui-même, et bien souvent ne se rend pas compte (ou n’en a que faire ?) qu’il laisse sur le bord de la piste (l’arène ?) lecteurs et électeurs. C’est pour lui seul, le plus souvent que ce couple semble danser. Jusqu’à quand ? Le temps est-il venu où certaines(ns) vont créer une autre danse, une ronde plus ouverte ?

Je m’égare.

Alors, pourquoi est-ce que la vie d’Emile de Girardin, patron du journal La Presse, député de temps à autre m’intéresse autant ? (Parce qu’il faut le dire sans tergiverser, balançons le mot : tout ce monde-là est un panier de crabes et encore, je suis méchante pour les crabes !)

Eh bien, Emile de Girardin est différent, comme le défend une femme quand il est accusé de conspiration (parce qu’il a été accusé de tout, toute sa vie, pour essayer de le faire taire) :
- Pourquoi l’as-tu jeté en prison ? demande-t-elle au ministre Cavaignac.
- Parce qu’il conspirait.
- Conspirer, Girardin ? Impossible, il est toujours seul de son avis.

Les politiques veulent le museler parce qu’ils savent qu’il n’a pas la lâcheté de courber la tête, d’amnistier les politiques coupables par la complicité de son silence.

Et des idées, de bonnes idées, justes, bienfaitrices, il en avaient. Il n’a cessé de vouloir les communiquer aux politiques au risque de perdre son journal, d’être jeté en prison, d’être menacé de mort par une manifestation de milliers d’hommes, d’ouvriers, que les politiques ont manipulés pour qu’il s’attaquent à Girardin et son journal. Homme sans peur, il est allé au-devant de cette foule hurlante, leur a expliqué avec des mots qui il était, ce qu’il proposait et la foule, bien ennuyée d’avoir voulu combattre un homme qui ne voulait que son bien, est repartie penaude.

Ce qui me plaît chez Girardin, c’est qu’il n’a toujours voulu qu’une chose : « Le plus de bonheur possible pour le plus grand nombre possible. »

Mais pas d’égalité par le bas, avec Girardin. Il voulait pour la France, les Français et les Françaises (pour lesquelles il demandait le droit de vote), il veut des écoles, des industries, des chemins de fer, des postes avec un timbre à tarif unique pour toute la France. Il dit : arrêtez de vouloir conquérir l’Algérie, nos milliards perdus dans des pays lointains seraient mieux employés à construire des ports à vocation internationale ; des écoles où élèves et professeurs feraient de la recherche pour que la France ait une agriculture moderne. Il construit d’ailleurs une école d’agriculture et de recherche, l’Institut agricole de Coëtbo (Morbihan) qui accueille une centaine d’élèves apprentis. On y forme les futurs agronomes qui recevaient une bourse en échange de quoi ils rentreraient ensuite dans leurs provinces divulguer ce qu’ils avaient appris : la modernisation de l’agriculture française. Tiens, Xavier Niel ne se serait-il pas inspiré de Girardin pour son école Hectar ?

Girardin paye plus cher ses employés que les autres journaux le font. Il crée une caisse commune dans laquelle il fait le premier versement de sa poche, pour verser un salaire à l’ouvrier malade ou accidenté, ou verser une pension aux veuve et enfants d'un ouvrier.

Mais Girardin pour autant, ne renonce pas à sa propre réussite : quand il crée La Presse, avec un tarif deux fois moins cher que celui des autres journaux, il est attaqué par les journaux pour lesquels c’est la mort annoncée. Son idée : que les journaux soient accessibles financièrement au plus grand nombre le lecteurs possible. Il n’est pas élitiste, mais le train est en marche, si tu ne le prends pas, ne t’en prends qu’à toi si tu ne fais pas partie du voyage. Par contre, quand des journaux concurrents sont menacés ou condamnés par le pouvoir en place, Girardin, solidaire, prend toujours leur défense, par qu’il prend la défense de la liberté, toujours.

« En toutes circonstances je serai l’homme de la liberté, jamais l’homme d’un parti ; quand la liberté sera menacée par un parti, je serai toujours du parti qui la défendra. Je suis comme le passager d’un navire, quand le navire penche à gauche, je me jette à droite, quand il penche à droite, je me jette à gauche. »

Messieurs les députés, « vous vous placez sur la pente la plus dangereuse en traduisant à cette barre un écrivain que vous accusez d’avoir manqué au respect qu’il devait à cette assemblée. Remarquez, Messieurs, qu’alors tous les jours se posera devant vous la question de limite, la question de savoir jusqu’à quel point le droit critique pourra aller, là où il devra s’arrêter et, aujourd’hui, telle majorité traduira tel écrivain demain telle autre majorité traduira tel autre écrivain de l’opinion opposée. »

Entêtée, sourde, aveugle, inconsciente, l’Assemblée condamne quand même.

Mais enfin, rien d’étonnant non plus : quand le pouvoir politique a-t-il écouté avec plus d’attention les hommes et les femmes de bonne volonté, que leur propre soif de pouvoir ?


Gabrielle Dubois