roman aventure
Gabrielle Dubois roman

Description

L’alibi

2. L’expérience


Est-il possible, en ce milieu du dix-neuvième siècle, de trouver son bonheur quand on est un lord anglais aux mœurs atypiques, un homme noir américain, un riche entrepreneur new-yorkais ou une petite bonne écossaise ? Ballotés entre le mépris, la haine, les amours et l’amour, de désillusions en bonheurs, ces êtres si différents les uns des autres, mais tous si humains, n’aspirent qu’à une chose, vivre au mieux la vie qui s’offre à eux.
Et malgré une société qui réduit l’épanouissement personnel à peau de chagrin, notre improbable couple nous emporte dans de formidables aventures, tragiques ou gaies. Avec la conscience d’être en permanence sur le fil du rasoir, ils décident de profiter des menues joies et plaisirs de leur existence, sachant que la légère bulle de savon qu’est leur vie peut crever à tout instant.
Elfie Montesquiou, elle, a choisi son destin, son monde, celui qui est la face cachée de la société qu’elle a quittée. Entraînée par des personnages atypiques, elle navigue en eaux troubles, mais arrive à y trouver ce qu’elle croit être l’amour.

Gabrielle Dubois

Extrait L’alibi 2. L’expérience

« ... Parmi les somptueuses robes de soirée aux avenants décolletés garnis des plus brillantes parures, et les fracs noirs des hommes aux impeccables gilets blancs, entra un homme dont la tenue dénotait singulièrement ; il portait un long et vieux manteau en velours vert et souple, usé à la trame. Il n’ôta pas son chapeau à larges bords élimés qui couvrait son front et cachait ses yeux, comme s’il était sur une place publique de village et non à l’intérieur d’un salon. Sous son manteau ouvert, il portait une culotte courte en cuir vieilli. Et sur son dos courbé, attachée par des courroies de cuir et fixée sur une planchette de bois, il portait une boîte. L’homme, un invité de Marina, s’était déguisé en montreur de lanterne magique.

Sans un mot, il déposa son fardeau sur un guéridon et invita les hommes autour de lui à regarder dans sa lanterne. Un à un, ils se penchaient et retiraient leurs masques le temps de coller leur œil contre la lentille de verre. Quand il se retiraient, ils souriaient finement ou riaient carrément d’un air entendu et satisfait. Angus regarda lui aussi dans la lanterne, avec la même réaction après. Elfie l’interrogea du regard, curieuse.

- La demoiselle veut-elle jeter un petit coup d’œil ? demanda l’homme.

- Angus ? interrogea-t-elle.

- Fais comme tu veux, Elfie.

La jeune fille avait déjà regardé dans une lanterne magique, étant petite, avec sa mère à Clamart. C’était toujours de petites scènes animées et amusantes, où l’on voyait des enfants désobéissants, bien ennuyés d’avoir fait une bêtise, ou une petite morale familiale destinée à édifier autant les enfants que leurs mères.

- Avant de regarder, mademoiselle, dit le faux montreur de lanterne magique sur un ton docte, vous devez dire la formule secrète.

- Quelle est-elle ? demanda Elfie, amusée par le cérémonial.

- La formule est la suivante : « Je vous remercie, monsieur de me montrer cette scène, et je vous promets, à l’avenir, de suivre ses conseils ! »

- Je vous remercie monsieur, dit Elfie en souriant, de me montrer cette scène, et je vous promets, à l’avenir, de suivre ses conseils.

Puis Elfie se pencha et regarda dans la lanterne, par la lentille de verre. La scène était bucolique ; une mignonne bergère du siècle précédent, en jupons courts, gambadait dans une prairie, entourée de deux ou trois moutons blancs et frisés. Arrivait un marquis emperruqué et poudré à l’ancienne, qui caressait la joue de la belle, lui troussait sa jupe puis, découvrant ses bijoux personnels, allait et venait en mouvements saccadés au rythme des images. Elfie sursauta et se recula vivement, les joues et les tempes écarlates. Autour, les hommes riaient sans pouvoir s’arrêter. Le sang d’Elfie lui remonta de nouveau aux tempes quand elle repensa à la phrase qu’elle avait prononcée avant de regarder dans la lanterne :

- Mais je croyais qu’on ne montrait que des petites morales pour les enfants, dans une lanterne magique ! s’expliqua-t-elle.

- C’est une morale, assura l’un des invités. Mais une morale pour adultes. Personnellement, je m’y emploie chaque jour !

- Comme toujours, dit le montreur de lanterne, en déclenchant de nouveaux rires, ce sont ceux qui en font le moins, qui en parlent le plus !

Angus posa son bras sur le bras nu d’Elfie :

- Au contraire, mademoiselle en parle peu, elle.

- Oui, j’en parle vraiment très peu, s’exclama-t-elle, confuse, se rendant compte de ce qu’elle sous-entendait en disant cela, mais trop tard.

- Quelle chance vous avez, King ! s’exclama le montreur de lanterne.

 

Oui, pour beaucoup, Mlle Montesquiou était la charmante jeune fille qui avait guéri M. King de ses penchants déviants. Ce n’est pas grave, se disait Elfie. Elle aimait cette vie avec Angus, et peu lui importait ce qui se pensait ou se disait dans son dos, elle s’amusait beaucoup. Et quoique l’avenir lui réserve, ce qu’elle vivait valait infiniment plus que ce qu’elle aurait vécu en devenant Mme d’Orvigny. Et cette nuit-là, ils n’avaient pas fini de rire... »