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Simone de Beauvoir, Pourquoi je suis une féministe, 4

Interview télévisée de 1975 sur iT1, émissions Questionnaire,
Extrait 4#

Question :
Est-ce que vous pourriez nous donner un exemple ? Vous dites dans la toute petite enfance : c’est à peu près à quel âge et c’est à quel type de traitement que vous faites allusion ?

Simone de Beauvoir :
Eh bien, dans ce livre de Belloti (lien ) dont je vous parlais tout à l’heure ― Belloti, c’est une pédiatre italienne qui connaît très bien la question ― elle montre que, dans la manière même de donner le sein au bébé, la mère ne traite pas la petite fille et le petit garçon de la même façon. On encourage beaucoup plus une certaine agressivité dans la manière de téter chez le petit garçon que chez la petite fille. Dès que le petit garçon, un peu plus âgé, prend des initiatives, ou d’indépendance ou d’insolence, ou, je ne sais pas, jouera des tours…, on l’encouragera, on s’en amusera, tandis que la petite fille, tout de suite, on la remettra à sa place. De même le sexe du petit garçon : eh bien, il y a beaucoup de nourrices, de mères, à travers toute l’histoire, et cela existe très certainement encore aujourd’hui, qui s’en amusent, qui en font un petit personnage. Si bien que le petit garçon, à deux, trois ans, est déjà habitué quasi à s’exhiber. Tandis que la petite fille au contraire, on lui enseigne (lien ) à se cacher, à ne pas se montrer. Et c’est très frappant dans les crèches même les très jeunes enfants, les petits garçons sont en quelque sorte, oui, exhibitionnistes, tandis que les petites filles, au contraire, ont ce qu’on appelle la pudeur et qui est en fait un comportement construit.

Question :
Autrement dit ce sont les femmes, les mères, qui à l’origine, créent la discrimination.

Simone de Beauvoir :
En grande partie. En grande partie parce que, elles ont-elles-mêmes filles et femmes et elles entretiennent cette tradition. Parce que, bon, d’une part, je vous le disais, elles ont en elles ce modèle féminin tellement ancré qu’elles imaginent qu’une femme qui ne serait pas semblable à elles serait un monstre et leur plus grand souci c’est que la petite fille soir bien féminine. Ce sont donc elles, en effet. Mais tout cela, c’est sous la pression bien entendu des hommes. C’est parce que c’est l’ensemble des hommes qui a enseigné à l’ensemble des femmes à se considérer comme dépendantes, passives, soumises, effacées, etc, etc.

Question :
Est-ce que ce n’est pas aussi une condition purement économique qui est que jusqu’à très récemment, la meilleure chose qui pouvait arriver à une fille c’était d’être jolie ou belle, désirable par les hommes, et donc dans une certaine mesure, elles trouveraient forcément un support financier par le mariage ou dans la manière qui lui conviendrait ?

Simone de Beauvoir :
Certainement, c’est une condition économique mais qui vient toujours de ce que je vous disais tout à l’heure : pourquoi cette condition économique, parce que les hommes ont accaparé précisément les professions surtout les professions intéressantes parce qu’au contraire en bas de l’échelle, eh bien, des travaux durs comme les travaux des paysannes, les paysannes les font autant que les hommes. Mais aux échelons supérieurs, les hommes en effet se sont efforcés de persuader les femmes qu’elles ne devaient pas se suffire économiquement, qu’elles devaient s’appuyer sur un mari et se borner à faire, ce qui est extrêmement important pour la civilisation telle qu’elle est : le travail ménager. Je crois qu’une des clés de la condition imposée à la femme, c’est ce travail qu’on lui extorque, un travail non salarié, un travail non payé, qui lui permet tout juste d’être entretenue plus ou moins luxueusement ou plus ou moins misérablement par son mari, mais dans lequel il n’y a pas de fabrication de plus-value, dans lequel enfin la valeur d’apport du travail n’est pas reconnue. Et ça c’est très important. Je ne sais plus les chiffres exactement, mais je crois que pour, en 1955 on a fait les statistiques, pour 45 milliards de travail salarié qu’il y avait en France, en une année, il y avait quelque chose comme 46 milliard de travail ménager, donc de travail non rétribué. Et si les femmes faisaient la révolution sur ce plan-là, sur le plan du travail ménager, si elles le refusaient, si elles obligeaient les hommes à le faire avec elle, enfin si ce travail n’était plus ce travail clandestin auquel elles sont condamnées parce que je trouve que mener cette vie à longueur d’année et de vie sans rien de productif, c’est vraiment une condamnation, eh bien, si ceci était changé, toute la société en serait bouleversée.


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Vers le n°4# Simone de Beauvoir