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Mémoires de la Marquise de la Tour du Pin, l’occasion d’un coup de gueule!

Mémoires de la Marquise de la Tour du Pin

 

C’est la vie d’une femme racontée par elle-même, une vie qui est un roman d’aventures au milieu de la tourmente de la Révolution et des années de terreur qui vont suivre. On découvre surtout une femme forte, qui s’adapte aux aléas de l’Histoire qu’on apprend au passage. Une femme bonne avant tout qui, si elle perçoit les gens au travers de la vison qu’en a son siècle, n’en a pas moins son ressenti personnel qui n’est jamais supérieur, mais compatissant, plein de cœur.

 

Alors évidemment, avec le titre Mémoires de la Marquise de la Tour du Pin, écrites par elle-même, on peut avoir un a priori du genre: Oui, c’est bon, la marquise est née avec une cuillère en argent, on ne va pas la plaindre alors que le peuple n’était pas dans l’opulence, loin de là. Oui, c’est vrai.

 

Mais que dire de son enfance et adolescence sous la coupe d’une grand-mère méchante tant psychologiquement que physiquement? D’oncles évêques débauchés et corrompus qui donnaient le pire des exemples? D’un mariage qu’elle accepte parce que le nom du futur et son allure, qu’elle aperçoit cachée derrière un rideau, ne lui déplaisent pas?

 

Henriette-Lucy a soif d’apprendre dans les livres, mais aussi tout ce qu’elle peut apprendre et qui est à sa portée: elle va dans les cuisines, dans la buanderie, dans le jardin. Elle n’hésite pas à cuisiner, coudre, bêcher. Et tout cela lui servira quand elle devra partir en exil aux États-Unis, après 1791, où elle travaillera à sa propre ferme, non pas comme une Marie-Antoinette dans son Petit Trianon, mais comme une vraie fermière, levée et couchée en même temps que le soleil, faisant elle-même sa lessive, sa crème, son beurre, son cidre, fabricant et cousant les vêtements de toute la famille, travailleurs inclus, etc….

 

La marquise détaille son quotidien, les tractations des notaires avant son mariage, les conditions des voyages en France, l’étiquette de la cour de Marie-Antoinette dont elle devient une des dames de compagnie, les mœurs dépravées des hauts personnages d’Église, les enfantements longs et douloureux, enfant mort-né ou mort subitement de maladie âgé de deux ans, les fausses couches qui entraînent des fièvres puerpérales, les femmes réclamant du pain arrivant à Versailles, les voyages longs et éprouvants alors qu’elle est enceinte, la Terreur qui guillotine un mari et père devant sa femme coincée dans un carcan de bois juste en face pour l’obliger à regarder, et ses enfants attachés à leur mère de même. De tout cela, de Napoléon et Joséphine qui la veulent dans leurs salons et qu’elle côtoie intimement, et de tant d’autres choses, la Marquise de la Tour du Pin est le témoin direct.

 

Historiquement, c’est passionnant et surprenant, ça se lit comme un Dumas, même mieux parce que c’est du vécu et qu’il y a la bonté d’une femme, sa compassion, sa compréhension de sa société et des personnes qu’elle croise, malgré une vision de son siècle: ses "amis les sauvages", Indiens d’Amérique avec lesquels elle commerce en bonne intelligence, ses voisines les fermières, desquelles elle adopte les jupes rustiques et solides, les esclaves: elle en aura trois, qu’elle achète à un horrible maître, grâce à quoi elle réunit une famille, mari, femme, enfant, père, séparés depuis trois ans et auxquels elle offrira officiellement la liberté avant de rentrer en France, ce qui ne sera pas du goût de tous. Puis vient le temps de Napoléon, trahisons, faux-semblants, ralliement, il faut survivre dans ce monde pour assurer son présent et surtout l’avenir de ses enfants.

 

Bref, je lis, je me régale et je me dis: Mais pourquoi n’est-elle pas dans les manuels scolaires des sections littéraires? Mais pourquoi ne montre-t-on pas cet exemple d’écriture délicate, de force, de volonté, d’adaptabilité, d’amour, de courage, de ténacité, de bonté? Pourquoi toujours Dumas, Flaubert, Hugo, Balzac? Pourquoi le passionnant témoignage de cette femme est-il ignoré? Ça m’énerve! 

 

Gabrielle Dubois