· 

344

 

 
Bienvenue sur Le Substack de Gabrielle
Vous ne reconnaissez pas cet expéditeur ? Désabonnez-vous en un clic
Gabrielle Dubois a récemment importé votre adresse e-mail depuis une autre plateforme vers Substack. Vous recevrez désormais ses posts par e-mail ou via l'App Substack. Pour configurer votre profil et découvrir plus sur Substack, cliquez ici.

En pleine mer, sur le pont d’un bateau abandonné, une à une, des femmes s’éveillent. L’air ahuri, elles émergent des draps de laine dans lesquels elles sont enveloppées.

   
Soleil levant

Nous nous comptons. 344. Nous sommes toutes là, à embrasser du regard l’infini céruléen. Pour la première fois de nos vies, nous voyons sans aucune obstruction.

Sommes-nous sauvées ou condamnées ? Sur ce bateau à la dérive, nous n’avons plus peur, seules, sans les geôliers qui n’ont laissé qu’une lettre :

"Infâmes créatures,

Vos mains, qui devaient leur apporter le pain de la vie, ont frappé des hommes justes. La faim vous tuera, la vague vengeresse vous noiera, la foudre vous frappera, le soleil vous dessèchera, vous vous retournerez les unes contre les autres..."

Les malédictions s’étirent sur plusieurs pages que nous jetons dans les profondeurs océanes.

Nous sommes là pour avoir fait un choix dont nous sommes fières : avoir frappé ceux qui nous frappaient. Qu’avions-nous à perdre ? Notre vie ? Mais nous n’en voulions plus de cette vie où notre sexe est, à leurs yeux, coupable dès la naissance.

Nous n’avons pas été jugées pour notre sédition : sans doute ont-ils craint de faire de nous des martyres. Alors ils nous ont juste abandonnées en mer. Nos draps de laine, cousus les uns aux autres et fixés au mât, deviennent des voiles sur lesquelles souffle le vent. La mer pourvoie à notre nourriture.

Ils n’ont pas conscience que la survie est le seul mode de vie que nous ayons jamais connu. Alors, malgré leur condamnation, nous survivons. Nous marchons dans le vent, l’âme claire, cependant qu’au pays, une adolescente questionne :

"Papa, reviendront-elles ?"

"Elles reviendront et ne seront plus seules. Elles ont prouvé que les tyrans ne sont ni invulnérables ni inébranlables."

"Mais d’autres prendrons leur place…"

"Je ne voudrais pas être le tyran assis à la place du précédent," la coupe sa cadette, en pouffant de rire.

***

Le jour de l’incident, une manifestation publique à la gloire du pouvoir réunissait les tyrans. Nous, leurs 344 épouses, et le peuple, subissions leurs discours mensongers, interminables, usants.

Étrangement, les tyrans commencèrent à se trémousser ridiculement. La transpiration coulait sur leurs yeux. Leurs genoux s’affaissèrent, leurs corps se contorsionnèrent de façon grotesque. Soudain l’un d’eux partit en courant, mains dans le dos, affolé, cherchant à se cacher parmi les soldats immobiles, puis parmi nous, leurs femmes, qui nous mîmes à crier pour ajouter à l’affolement. Mains aux fesses, les tyrans fuyaient.

La foule des premiers rangs vit et sentit le problème : les dignes hommes avaient la diarrhée ! Bientôt, le peuple éclata de rire. Les soldats le bastonnèrent bien pour faire taire rires et moqueries. Peine perdue ! La honte avait fait plus de mal aux tyrans que la mort.

Nous, leurs femmes, ne les avions pas intoxiqués en vue d’une mort en martyr, mais pour leur filer la diarrhée. Des années de secrets, de ralliements, de défections, de peur, de courage, pour arriver à coordonner cette attaque qui démontrait que les tyrans ne sont que des hommes et les hommes sont vincibles. L’humiliation changeait de côté. La mort par la honte infligée par la main puissante des femmes quand elles s’unissent. Les conséquences de notre acte nous terrifiaient, bien sûr. Mais, embarrassés, les tyrans ont choisi de faire oublier ce qu’ils ont appelé l’incident et de nous abandonner en mer, pensant que notre agonie serait longue et cruelle. Mais ils ont sous-estimé notre capacité d’adaptation façonnée par leur monde toxique qui a engendré des générations de femmes résilientes, tenaces.

***

Aujourd’hui certains hommes savent que l'homme qui vit sans amour n’est pas un homme et se joignent à nous.

Entourées de la mer qui nous nourrit, en plein soleil, régénérées, la tiède haleine du renouveau souffle sur nos cheveux libérés.

Copyright Gabrielle Dubois© 2026

Le Substack de Gabrielle est gratuit aujourd'hui. Mais si vous avez apprécié ce post, vous pouvez dire à Le Substack de Gabrielle que sa plume a de la valeur en promettant un abonnement futur. Vous ne serez facturé que s'il active les paiements.

Apportez votre soutien.

 
Liker
 
Commenter
 
Restack
 
 

© 2026 Gabrielle Dubois
548 Market Street PMB 72296, San Francisco, CA 94104
Se désabonner

Écrire