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Liberté, Misère, Héritage, selon George Sand

George Sand par Alfred de Musset

George Sand, comme elle nous l’a dit dans le précédent épisode de Liberté et auteurs du 19ème siècle, a acquis, à force de travail et de persévérance, une liberté financière, que la société va lui jalouser : devra-t-elle redistribuer ses gains ?

Dès que George Sand eût quelque renommée, elle ne sut pas garder sa liberté : celle de sa propre demeure. Elle dut défendre sa porte aux curieux, aux désœuvrés, aux mendiants de toute espèce, car elle vit que ni son temps ni son argent ne suffiraient à cette misère humaine, vraie ou feinte.
Sand, femme charitable, âme généreuse, aurait voulu pouvoir soulager toutes les misères qui frappaient à sa porte. Mais sa réflexion sur le sujet va l’amener à des conclusions intéressantes sur la misère sociale et sur la liberté dont on dispose réellement concernant ses propres biens.
Voici les propres réflexions de George Sand sur la liberté sociale :

La liberté de ne pas travailler
« Il y a, à Paris, autour des artistes, une mendicité organisée. Quand on a eu la simplicité de se laisser prendre à la première histoire, à la première figure, la bande vous signale comme une proie à exploiter, vous entoure, vous surveille, connaît vos heures de sortie et jusqu'à vos jours de recette.
Je ne suis pas tellement simple que je sois la dupe de toutes ces misères ; mais il en est tant de réelles et d'imméritées que, parmi celles qui demandent, c'est un travail à perdre la tête que de reconnaître les vraies des fausses. En général, quatre-vingt-dix fois sur cent, ceux qui mendient sont de faux pauvres ou des pauvres infâmes. Ceux qui souffrent réellement, en dépit du courage et de la moralité, aiment mieux mourir que de mendier. Il faut chercher ceux-ci, les découvrir, les tromper souvent pour leur faire accepter l'assistance. Les autres vous assiègent, vous obsèdent, vous menacent.
N'ayant pas le temps de courir aux informations pour saisir la vérité, puisque j'étais rivée au travail, je cédai longtemps à cette considération toute simple en apparence qu'il valait mieux donner cent sous à un gredin que de risquer de les refuser à un honnête homme. Mais le système d'exploitation grossit avec une telle rapidité et dans de telles proportions autour de moi, que je dus regretter d'avoir donné aux uns pour en arriver à être forcée de refuser aux autres.
Je vis des enfants desséchés de faim, rongés de plaies, et quand j'eus porté là des secours, je découvris, un beau matin, que ces mansardes et ces enfants étaient loués.
J'envoyai une fois chez un poète malheureux qui prétendait mourir de faim, on le trouva mangeant des saucisses. »

La liberté de ne pas donner
« Ainsi, à peine arrivée au résultat que j'avais poursuivi, une double déception m'apparut. L’indépendance sous ces deux formes : l'emploi du temps et l'emploi des ressources, voilà ce que je croyais tenir, voilà ce qui se transforma un esclavage. En voyant combien mon travail était loin de suffire aux exigences de la misère environnante, je doublai, je triplai, je quadruplai la dose du travail. Il y eut des moments où elle fut excessive, et où je me reprochai les heures de repos et de distraction nécessaires comme une mollesse de l'âme, comme une satisfaction de l'égoïsme.
Naturellement absolue dans mes convictions, je fus longtemps gouvernée par la loi de ce travail forcé et de cette aumône sans bornes. Cet abîme de la misère est sans fond et il faut qu'une société entière y précipite ses offrandes pour le combler un instant. Dans l'état des choses, il semble même que les dévouements partiels le creusent et l'agrandissent, puisque l'aumône avilit, en condamnant celui qui compte sur elle à l'abandon de soi-même.
Il y a bien une loi religieuse qui vous prescrit de donner, non pas votre superflu, mais jusqu'au nécessaire. Il y a bien une opinion qui vous conseille la charité. Mais il n'est pas de pouvoir constitué qui vous contraigne et qui contrôle l'étendue et la réalité de vos dons. En signalant ce fait, je n'entends pas dire que l'aumône forcée soit une solution sociale. »

La redistribution des richesses peut-elle libérer de la pauvreté ?
« On a retiré au clergé (1789), aux communautés religieuses, les immenses biens qu'ils possédaient. On a tenté, dans une grande révolution sociale, de créer une caste de petits propriétaires actifs et laborieux à la place d'une caste de mendiants inertes et nuisibles (mais elle existe toujours). Donc l'aumône ne sauvait pas la société, même exercée en grand par un corps constitué et considérable ; donc les richesses consacrées à l'aumône étaient loin de suffire, puisque ces richesses redistribuées ont laissé l'abîme béant et la misère pullulante. Et l'on voit qu'en me servant de cet exemple, je suppose que tout a été pour le mieux, que la redistribution n'a enrichi que des pauvres, ce qui n'est pas absolument vrai.
Oui, hélas ! la charité est impuissante, l'aumône inutile. Il est arrivé, il arrivera encore, que des crises violentes forceront les dictatures, qu'elles soient populaires ou monarchiques, à tailler dans le vif et à exiger de la part des classes riches des sacrifices considérables. Ce sera le droit du moment, mais jamais un droit absolu, selon les hommes, si un principe nouveau ne vient le consacrer d'une manière éternelle dans la libre croyance de tous les hommes. »

Libres d'imposer le baptême de la misère
« Quand même des constitutions particulières de propriété ne s'y opposeraient pas, la loi morale de l'hérédité des biens, qui entraîne celle de l'hérédité d'éducation, de dignité et d'indépendance, nous interdit absolument, sous peine d'infraction aux devoirs de la famille, de vendre nos biens et de les donner aux pauvres. Nous ne sommes pas libres d'imposer le baptême de la misère aux enfants nés de nous. La misère est dégradante. Personne ne pourrait donc légitimement jeter ses enfants dans l'abîme pour en retirer ceux des autres. Si tous les enfants appartiennent à Dieu au même titre, nous nous devons plus spécialement à ceux qu'il nous a donnés. Or, tout ce qui enchaîne la liberté future d'un enfant est un acte de tyrannie, quand même c'est un acte d'enthousiasme et de vertu. »

Le sacrifice de l’héritage
« Si quelque jour, dans l'avenir, la société nous demande le sacrifice de l'héritage, sans doute elle pourvoira à l'existence de nos enfants ; elle les fera honnêtes et libres au sein d'un monde où le travail constituera le droit de vivre. La société ne peut prendre légitimement à chacun que pour rendre à tous. En attendant le règne de cette idée, qui est encore à l'état d'utopie, forcés de nous débattre dans les liens de la famille qui seront toujours sacrés, et les effroyables difficultés de l'existence par le travail ; contraints de nous conformer aux lois constituées, c'est-à-dire de respecter la propriété d'autrui et de faire respecter la nôtre, sous peine de finir au bagne ou à l'hôpital, quel est donc le devoir, pour ceux qui voient, de bonne foi, l'abime de la souffrance et de la misère ?
Pour ma part, je me suis fait un cas de conscience de transmettre intact à mes enfants le mince héritage que j'avais reçu pour eux, et j'ai cru concilier, autant que possible, la religion de la famille et la religion de l'humanité en ne disposant pour les pauvres que des revenus de mon travail. Je ne sais pas si je suis dans le faux. J'ai cru être dans le vrai. »

Le partage des biens
« Tout donner, ne rien posséder et vivre à la manière des chrétiens primitifs, c’est consacrer le principe de la mendicité que nous repoussons à l'état de théorie sociale.
Le partage des biens constituerait un état de lutte effroyable et sans issue, si ce n'est l'établissement d'une nouvelle caste de gros propriétaires dévorant les petits, ou une stagnation d'égoïsmes complétement barbares.
Que mes ressources s'étendissent à des sommes beaucoup plus considérables, le nombre des infortunés à ma charge n'eût fait que s'accroître, et des millions de louis dans mes mains eussent amené des millions de pauvres autour de moi. Où serait la limite ? MM. de Rothschild donnant leur fortune aux indigents détruiraient-ils la misère ? On sait bien que non. Donc la charité individuelle n'est pas le remède, ce n'est même pas un palliatif. Ce n'est pas autre chose qu'un besoin moral qu'on subit, une émotion qui se manifeste et qui n'est jamais satisfaite.
J'ai donc des raisons d'expérience, des raisons puisées dans mes propres entrailles, pour ne pas accepter le fait social comme une vérité bonne et durable, et pour protester contre ce fait jusqu'à ma dernière heure. »

Muselées par la censure
Dans le prochain épisode de Liberté et auteurs du 19ème siècle, George Sand nous présentera son amie qui, en tant que romancière, a été plus d’une fois muselée par la censure. Cette femme écrivain, poète, chroniqueuse, dont le brillant esprit, les reparties saillantes, le salon accueillant et aussi les jolies boucles blondes, ont charmé ses amis : Hugo, Gautier, Balzac… avant de faire connaissance avec son non moins célèbre mari, patron de presse, député qui avait un point de vue sur la liberté très en avance sur son temps.

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Liberté, Égalité des sexes, selon George Sand

George Sand, gabrielle dubois

Il est grand temps de laisser la parole à la plus femme qui soit. Pourtant, pour avoir la liberté de s’affirmer en tant que femme, elle dut s’habiller comme un homme et porter un nom d’homme : George Sand.

Toutes les libertés à conquérir
Aurore Dupin est née en 1804. Après s’être vue proposer un vieux mari et l’avoir refusé, la jeune Aurore, 18 ans, cède et épouse M. Dudevant qui s’avèrera très décevant et giflera même sa femme en public. Aurore a deux enfants, puis elle quitte son mari et s’installe, à 27 ans, à Paris. Elle prend le pseudonyme de plume de George Sand et demandera par la suite la séparation d’avec son mari qu’elle obtiendra après de longs et pénibles procès, ainsi que la garde de ses enfants.
Très jeune, Aurore-George se sera donc battu pour sa liberté de femme, sa liberté de mère, sa liberté de citoyenne, sa liberté d’écrivain.
Extraits de sa très longue Histoire de ma vie, voici les libertés durement acquises par George Sand :

La liberté, c’est du courage et de la persévérance.
« Je m’établis quai Saint-Michel. Trois petites pièces très propres donnant sur un balcon, vue sur la Seine, Notre-Dame… J’avais du ciel, des hirondelles, de la verdure sur les toits ; le Paris pittoresque et poétique de Victor Hugo pour trois cents francs de loyer par an.
Les cinq étages me chagrinaient fort, je n’ai jamais su monter ; mais il le fallait bien, et souvent avec ma grosse fille dans les bras. Mon ménage était fait pour 15 fr/mois. Ma nourriture apportée par un gargotier pour 2fr/jour. Je savonnais et repassais moi-même le (linge) fin.
Je cherchais de l’ouvrage mais je n’en trouvais point. J’avais en montre (exposé) un petit portrait dans un café, mais la pratique (le client) ne venait pas.
J’aurais voulu lire, je n’avais pas de livres de fond. Et puis c’était l’hiver, et il n’est pas économique de garder la chambre quand on doit compter les bûches. J’essayais de m’installer à la bibliothèque Mazarine ; mais il eût mieux valu, je crois, aller travailler sur les tours de Notre-Dame tant il y faisait froid.
J’arpentais le pavé de Paris, crottée, fatiguée, enrhumée, et je voyais chaussures et vêtements, sans compter les petits chapeaux de velours arrosés par les gouttières, s’en aller en ruine avec une rapidité effrayante. »

La liberté pour une femme ? Être invisible !
 « Ayant été habillée en garçon durant mon enfance, raconte George Sand, je repris un costume qui n’était pas nouveau pour moi. Je me fis faire une redingote an gros drap gris, pantalon et gilet pareils. Avec un chapeau gris et une grosse cravate de laine, j’étais absolument un petit étudiant de première année. Je ne peux pas dire quel plaisir me firent mes bottes ! Avec ces bons petits talons ferrés, j’étais solide sur le trottoir, et puis mes vêtements ne craignaient rien. Je courais par tous temps, je revenais à toutes les heures, j’allais au parterre de tous les théâtres. Personne ne faisait attention à moi et ne se doutait de mon déguisement.
Pour ne pas être remarquée en homme, il faut avoir déjà l’habitude de ne pas se faire remarquer en femme. Je raconte là un temps très passager et très accidentel dans ma vie, bien qu’on ait dit que j’avais passé plusieurs années ainsi. »

Conseil d’homme sur la place de la femme
« Si j’avais besoin d’un patron littéraire, écrit encore George Sand, c’était bien plus comme conseil que comme appui. Je désirais savoir, avant tout, si j’avais quelque talent… Mes amis étaient trop volontiers éblouis, il me fallait un juge sans préventions. Un ami me proposa un de ses collègues à la chambre, M. de Kératry, qui faisait des romans, et qu’il me donna pour juge fin et sévère. J’avais lu un de ses romans, ouvrage fort mal fait, bâti sur une donnée révoltante, mais à laquelle le goût épicé du romantisme faisait grâce en faveur de l’audace…
Dès le lendemain, j’eus rendez-vous chez M. de Kératry à huit heures du matin. C’était bien matin. J’avais les yeux gros comme le poing, j’étais complètement stupide. M. de Kératry me parut plus âgé qu’il ne l’était. Il me fit entrer dans une jolie pièce où je vis, couchée sur un couvre-pied de soie rose très galant, une charmante petite femme qui jeta un regard de pitié languissante sur ma robe et sur mes souliers crottés, et qui ne crut pas devoir m’inviter à m’asseoir.
Je demandai à M. de Kératry si mademoiselle sa fille était malade. Le vieillard me répondit d’un air tout gonflé d’orgueil que c’était sa femme.
- J’ai promis, dit-il, de causer avec vous de votre projet d’écriture. Mais en deux mots, je serai franc : une femme ne doit pas écrire.
- Si c’est votre opinion, nous n’avons point à causer, repris-je.
Je me levai et sortis sans humeur, car j’avais plus envie de rire que de me fâcher. M. de Kératry me suivit dans l’antichambre et m’y retins quelques instants pour me développer sa théorie sur l’infériorité des femmes, sur l’impossibilité où était la plus intelligente d’entre elles d’écrire un bon ouvrage. Et, comme je m’en allai toujours sans discuter, il termina sa harangue par un trait napoléonien qui devait m’écraser.
- Croyez-moi, me dit-il gravement comme j’ouvrai la dernière porte de son sanctuaire, ne faites pas de livres, faites des enfants.
- Ma foi monsieur, lui répondis-je en pouffant de rire et en lui fermant sa porte sur le nez, gardez le précepte pour vous-même si bon vous semble ! »

La liberté pour une femme ? Être un homme !
Il faut lire Histoire de ma vie de George Sand, pour connaître les détails qui l’ont amenée à prendre ce pseudonyme masculin. Quant à savoir pourquoi elle l’a gardé, voici :
« Il est probable que j’eusse changé ce pseudonyme, si je l’eusse cru destiné à acquérir quelque célébrité ; mais jusqu’au moment où la critique se déchaîna contre moi à propos du roman de Lélia, je me flattai de passer inaperçue. En voyant que, bien malgré moi, il n’en était plus ainsi, et qu’on attaquait violemment tout dans mon œuvre, jusqu’au nom dont elle était signée, je maintins le nom et je poursuivis l’œuvre. Le contraire eût été une lâcheté. »

Liberté, égalité, au féminin
On peut penser que les menus faits racontés par George Sand sont anecdotiques. Ils le sont d’une certaine façon, dans la mesure où ils n’ont concerné que très peu de femmes.
Les sœurs Brontë, George Elliot (Mary Ann 1819-1880), Daniel Lesueur (Jeanne Loiseau1860-1920), Laurent Daniel (Elsa Triolet 1896-1970) ont toutes pris des pseudonymes masculins pour écrire. Jane Austen n’en a pas pris, mais elle a dû publier anonymement ses premiers écrits.
Il y a peu, l’écrivain américaine Catherine Nichols n’a été publiée qu’une fois qu’elle s’est décidée à présenter ses manuscrits sous un nom d’homme (George !).
Pourtant, la privation de liberté de la femme par les vêtements qu’elle peut porter est toujours d’actualité : certains sont une entrave au travail, à l’expression de soi. Les préjugés sur les capacités d’une femme est toujours latent dans les différences de salaires entre hommes et femmes.
Quant à George Sand, la liberté qu’elle aura acquise grâce à l’argent gagné avec ses livres, lui réservera de drôles de surprises et des réflexions très poussées le partage des richesses. À découvrir dans le prochain épisode de Liberté et auteurs du 19ème siècle.

Un article à retrouver sur Contrepoints

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Liberté, Littérature, Courage selon Hugo et Gautier, par Gabrielle Dubois

liberté

LIBERTÉ, LITTÉRATURE, COURAGE, SELON HUGO ET GAUTIER
par Gabrielle Dubois


Mais que sont donc devenus nos jeunes et libres chevelus Romantiques de 1830, après la bataille d’Hernani ? Se sont-ils rangés ? Ont-ils faibli dans leur convictions politiques, usés par les ans et les désillusions ? Ont-ils eu, ou pas, le courage de rester libres ? C’est ce que nous allons voir dans ce sixième article de notre série Liberté et auteurs du 19ème siècle.

Encore de la poésie et de la prose ? se demandent en soufflant les moins littéraires d’entre nous. Non, bien plus que cela… !
M. Hugo nous parlera libéralisme et liberté en politique et en littérature, et nous en apprendrons sur le courage, avec M. Gautier qui a osé garder sa liberté spirituelle à tout prix.

La liberté et ses conséquences par Hugo
On peut penser que choisir la Liberté, quand on est Victor Hugo, issu d’une famille riche, fils d’un général et comte d’Empire, doué d’un cerveau comme le sien, recueillant tôt les fruits de son travail littéraire, n’est pas un si grand sacrifice. Qu’est-ce que s’exiler à Jersey, puis Guernesey et y vivre confortablement dans une jolie maison avec domestiques, famille et vue merveilleuse sur la mer ? juste parce qu’on est en désaccord avec un prince-président qui fait un coup d’État pour instaurer le Second Empire et devenir Napoléon III.
Mais avant l’exil, la réalité est que, s’opposer, dans son journal L’évènement, dirigé par ses deux fils, Charles et François, au futur Napoléon III n’est pas sans conséquences. En 1850, le journal est suspendu et Charles et François Hugo se retrouvent emprisonnés à la Conciergerie.
Avoir la Liberté de ses opinions, au 19ème siècle, en France, avait son prix. Si vous souhaitez rencontrer Victor Hugo et ses enfants en prison, voyez le recueil Intérieurs d’auteurs.
Mais il en faut plus pour abattre de moral d’un Hugo père ou fils.

L’avenir sera beau et libre !
C’était là la conviction de Victor Hugo, après qu’il eut écrit Hernani et des années après encore :
« Jeunes gens, ayons bon courage ! Si rude qu’on veuille nous faire le présent, l’avenir sera beau. Le romantisme, tant de fois mal défini, n’est, à tout prendre, et c’est là sa définition réelle, si on ne l’envisage que sous son côté militant, que le libéralisme en littérature.
La liberté dans l’art, la liberté dans la société, voilà le double but auquel doivent tendre d’un même pas tous les esprits conséquents et logiques.
Les Ultras de tout genre, classiques ou monarchiques, auront beau se prêter secours pour refaire l’ancien régime de toutes pièces, société et littérature, chaque progrès du pays, chaque développement des intelligences, chaque pas de la liberté fera crouler tout ce qu’ils auront échafaudé. Et, en définitive, leurs efforts de réaction auront été utiles. En révolution, tout mouvement fait avancer.
À peuple nouveau, art nouveau. Tout en admirant la littérature de Louis XIV, si bien adaptée à sa monarchie, elle saura bien avoir sa littérature propre et personnelles et nationale, cette France actuelle, cette France du 19ème siècle, à qui Mirabeau a fait sa liberté et Napoléon sa puissance. » cf Violette au vent d’Autan.

La liberté et ses conséquences par Gautier
La famille de Théophile Gautier n’était pas celle de Hugo et il n’a hérité de ses parents qu’amour et goût de la littérature, ce qui est un bien bel héritage, mais qui ne nourrit, ne loge ni n’habille.
Tant de personnes dépendaient financièrement de notre poète : un premier fils (qu’il eut tôt) et la mère de celui-ci, deux sœurs célibataires, ses deux propres filles, dont l’écrivain Judith Gautier, et leur mère avec lesquelles trois il vivait dans une maison en location.
Bref, Gautier, étant responsable de ses actes, conscient de ses devoirs familiaux, fut toute sa vie à charge d’âmes. Mais la poésie était largement insuffisante à entretenir tout ce monde, dans ses divers appartements avec personnel de maison, même réduit. C’est pourquoi Gautier n’eut jamais la liberté de voyager autant qu’il l’aurait souhaité et d’écrire tous les romans et toutes les poésies qui ont disparus à jamais avec lui.
À la place, chaque semaine de sa vie, il dut, pauvre de lui ! remplir les colonnes de divers journaux de ses comptes-rendus de pièces de théâtre, d’opéras, de concerts, d’expositions de peinture, ce qui payait tout juste ses dépenses. Beaucoup de monde, donc, dépendait de son travail de critique.
Dans ces conditions, est-on toujours libre de choisir la liberté ?

Choisissez !
C’est Émile Bergerat, écrivain et beau-fils de Théophile Gautier, qui nous raconte cet épisode de la vie du poète libre :
« Le 21 juin 1867, la Comédie française reprit Hernani, soit trente-sept ans après sa sortie. Théophile Gautier (56 ans) était l’attrait principal de cette reprise. On se le montrait dans sa loge, souriant, rajeuni, sans son gilet rouge, mais toujours avec sa longue chevelure de lion, donnant le signal et comme la tradition des applaudissements. Mais on se demandait comment le critique du Moniteur, en position d’écrivain officiel, ferait pour parler de Victor Hugo dans le journal du gouvernement impérial.
Le lendemain Théophile Gautier apporta lui-même son article au Moniteur. One le pria d’en modérer les éloges et d’en adoucir le ton enthousiaste. Sans rien objecter, il prit une feuille de papier blanc et il y écrivit sa démission. Puis, s’étant fait conduire au ministère de l’intérieur, il posa devant M. de Lavalette son article d’un côté et cette démission de l’autre. « Choisissez », dit-il. Le ministre fit insérer l’article sans en changer un mot. »

La liberté, un sujet masculin et blanc ?
Peut-être, cf L’alibi.
N’en finirons-nous donc jamais de parler de Liberté ? Eh bien non, que voulez-vous ! le sujet est vaste, et encore, j’ai choisi de ne parler que d’un domaine : les auteurs du 19ème, voire, plutôt les auteurs du début du siècle, ceux que je préfère. Après tout, c’est ma liberté à moi !
Parce que si on étend le sujet à la Liberté de l’homme en général, il faut écrire sur cette merveilleuse année 1848 qui vit l’abolition de l’esclavage en France, cf Les confessions d’une autographe écrire encore sur la libération de la femme qui eut lieu en 18… euh, non, veuillez m’excuser, en 1944 avec le droit de vote qu’elles ont obtenu en France ! Ou en 1975 avec la loi Veil ? Mais je laisse ces deux sujets ô combien important à de plus techniciens que moi.
Par contre, et certainement vous voyez où je veux en venir, dans le prochain épisode de Liberté et auteurs du 19ème siècle, il sera grand temps de laisser la parole à une femme extraordinaire qui portait le pantalon et fumait le cigare…

Paru dans Contrepoints

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LIBERTÉ, ROMANTISME, JEUNESSE, SELON HUGO

Victor Hugo à Jersey

LIBERTÉ, ROMANTISME, JEUNESSE, SELON HUGO
par Gabrielle Dubois


Nous voici arrivés au cinquième article de cette série Liberté et auteurs du 19ème siècle. Vous en souvenez-vous ? Nous avons parlé Liberté, égalité, argent, ingérence de l’État, répression même, et nous nous sommes demandés dans quel obscur méandre de la bureaucratie française s’était perdue la Liberté demandée en 1789.

Nous avons tenté de retrouver notre Liberté, nous l’avons réclamée à la Révolution, à l’Empire, à la Monarchie, à la République ou encore au Second Empire et… Théophile Gautier s’est amusé de notre naïveté à croire encore en la politique !
Mais alors, où est la Liberté ?

Le choix de la liberté
Ne serait-ce pas à chacun de faire le choix de la Liberté ?
En 1830, Victor Hugo (28 ans) l’a fait en écrivant Hernani, pièce de théâtre romantique qui donna lieu à une révolution littéraire quand elle fut jouée pour la première fois à la Comédie Française. Dans la salle, les pro-classiques (l’équipe des vieux) affrontèrent un parterre de romantiques (l’équipe des jeunes), Théophile Gautier (19 ans) en tête, jeune chevelu à la coiffure mérovingienne, gilet incarnat, couleur entre le rose et le rouge le plus vif, couleur des joues qui se fardent, couleur des lèvres des amants, défendait bec et ongles son ami et poète Victor Hugo. Il n’était pas le seul et il était bien accompagné : Gérard de Nerval, Hector Berlioz, Alexandre Dumas qui avait déjà eu des déboires avec la censure. N’hésitez à compléter cette liste de jeunes et modernes Romantiques et à jeter un coup d’œil sur la caricature qu’en avait fait Benjamin Roubaud.
Pour faire court, puisque les mots sont comptés, les Romantiques triomphèrent.

Publication et liberté
Avait-on la liberté d’être publié quand on écrivait ce que l’on voulait au 19ème siècle ? Non. La censure exerçait-elle son autorité sur chaque ouvrage sorti des presses ? Oui. Par chance, la censure avait laissé passer Hernani, cette pièce abondant en inconvenances de toutes natures et en vices capitaux, pensant que le public verrait jusqu’à quel point d’égarement peut aller l’esprit humain affranchi de toute règle et de toute bienséance. Ceci résumant l’avis de la censure sur la pièce de M. Hugo !

Plus tard, M. Flaubert, plusieurs fois aux prises avec le tribunal pour Madame Bovary, pour Salammbô… se demanderait avec humour si une interdiction de la censure ne serait pas le gage de qualité d’un livre ?
La conclusion de tout ceci est-elle qu’il y avait moins de Liberté qu’aujourd’hui ? Non.
Non, et je m’explique.

Prendre la liberté
S’il y avait bataille pour jouer une pièce, pour faire publier un livre, c’est qu’il y avait matière à batailler. C’est que l’auteur avait pris la liberté d’écrire exactement ce qu’il avait voulu, sachant ce qu’il encourait. Certains auteurs n’attendaient pas que l’État, quel qu’il soit, leur donne la liberté d’écrire, ils la prenaient. N’est-ce pas là la plus grande des Libertés ? La liberté individuelle d’oser dire ce qu’on pense, même si ce n’est pas à l’ordre du jour, même si cela ne s’inscrit pas dans le courant de pensée officieux, mais unique ?
À quoi bon se rappeler de tout ceci, puisqu’aujourd’hui, officiellement, on peut tout écrire ?
Mais insidieusement, officieusement, n’est-il pas recommandé d’aborder des sujets gentils : prendre une personne sans abri à sa table, être bon pour un enfant différent ? Bref, aimer son prochain comme le faisait un Homme né il y a 2017 ans, mais surtout sans se référer à lui ! Il n’est pas bien vu de nous rappeler certains héritages culturels, même sans entrer dans des considérations de confession.

Liberté et argenterie
Mais revenons au 19ème siècle. En un sens, on peut dire que la censure gouvernementale a créé quelques écrivains libres, voici comment :
Acquérir la Liberté est plus difficile qu’acquérir de l’argent (c’est dire combien c’est difficile !), et le résultat est bien moins sûr. On sait ce que l’argent nous offre : une maison, un gigot sur la table, des tentures de velours, toutes choses matérielles et rassurantes. Toutes choses dont, avec des romans et des pièces de théâtres agréées par l’État et la masse du public, un écrivain pouvait espérer être le possesseur, même sans être libre.
La Liberté, elle, ne nous offre pas forcément argenterie et tentures de velours ; elle ne nous rassure pas. La Liberté qui nous laisse le choix de nos actes et de nos pensées, nous expose aussi corps et âme à la vie, et la vie, c’est l’inconnu, c’est la surprise. Et pour les écrivains du 19ème siècle dont on parle ici, qui avaient le courage de leurs idées, la Liberté était au bout de la plume, même si l’argenterie n’était pas toujours sur la table ! Ils n’attendaient pas la Liberté de l’extérieur, ils la puisaient courageusement en eux, comme lors de la bataille d’Hernani, qui était loin d’être finie…

Écrire Hernani ou le lire
Mais, nous ne sommes pas Victor Hugo, loin de là, et n’avons donc pas pu prendre la Liberté d’écrire Hernani.
Soit dit en passant, lisez Hernani. C’est un divertissant vaudeville ayant pour toile de fond la cour espagnole de Charles Quint. Il n’y a pas un, mais deux amants dans le placard, et pour autant, la vertu est sauvegardée. Et les vers de Victor Hugo, bien qu’outrageusement libérés de la forme classique ! sont bien sûr admirables, romantiques et plein d’humour !
Alors, comment donc manifester notre Liberté ? Peut-être en ayant le courage d’affirmer ses convictions, quand le moment se présente dans une vie, comme le fidèle, le bon Théo le fit en 1867, trente-sept ans après Hernani. Mais nous ne sommes pas Gautier non plus !
Cependant, peut-être pourrons-nous, dans notre prochain épisode de Liberté et auteurs du 19ème siècle, piocher un peu de courage !

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Liberté, Perfectibilité, Gourdin, selon Gautier

Théophile Gautier

LIBERTÉ, PERFECTIBILITÉ, GOURDIN, SELON GAUTIER
par Gabrielle Dubois

Nous voici arrivés au quatrième article de cette série Liberté et auteurs du 19ème siècle. Ici, on nous mettra devant une évidence invraisemblable : on a la liberté de tendre le bâton pour se faire battre !

Comme vous avez lu avec un intérêt grandissant les trois premiers articles, parce que vous l’avez fait, n’est-ce pas ? vous avez pu voir l’ingérence de l’État qui est allé jusqu’à perquisitionner chez M. de Lamennais, confisquer son manuscrit, le mettre à l’amende et en prison parce qu’il parlait de liberté ; M. de Chateaubriand nous a expliqué que nous, Français, étions plus attachés à une idée d’Égalité qu’à celle de Liberté, ce qui ne nous a pas valu d’être plus heureux que sous la monarchie ; et Balzac, lui, aimerait bien que l’État s’occupe moins de notre argent !
Oui, je sais, le résumé est plus qu’expéditif, mais dans un journal du 21ème siècle, on a droit à un nombre de mots restreints, et pas aux plusieurs pages auxquelles avaient droit un article au 19ème. Il semblerait que nous ayons perdu en concentration, en culture et en temps. Mais que faisons-nous donc ? C’est un autre sujet. Revenons à la Liberté.

La liberté au 18ème siècle
Nous, prétentieux sujets du 21ème siècle, nous nous imaginons encore, malgré et après avoir lu les trois premiers articles de la série Liberté et auteurs du 19ème siècle, avoir fait un pas de géant vers la Liberté ; presque, nous nous imaginons libre. La liberté est une idée française, croyons-nous, dont on a entendu parler dès le siècle des Lumières. En ce temps-là, nous n’avions pas de pétrole, mais nous avions des penseurs.
Une des idées du 18ème siècle, sur la question politique, était qu’un État devait représenter le peuple et être au service du bien public, favoriser le progrès économique et la diffusion de l'enseignement, combattre tous les préjugés pour faire triompher la raison. Mais la revendication de Liberté de Voltaire n’était pas encore à l’ordre du jour des dirigeants de son temps.

Liberté et 1789
Alors en 1789, les révolutionnaires français ont, non pas acquis la liberté, mais ils l’ont très chèrement demandée, ce qui est bien différent. En guillotinant la monarchie et quelques milliers de ses représentants – ou courtisans, ou pique-assiettes, selon vos penchants –, le peuple français, confiant ou naïf, a cru devenir souverain lui-même. Le Français, encore ébloui par les Lumières du 18ème siècle finissant, a cru, de bonne foi certainement, qu’il avait progressé.
Mais après Voltaire, on est tombé par terre, c’est clair ! Cela a fait mal, cela a déboussolé. Alors on a tâté de la République, du Consulat, de l’Empire, de la Monarchie de nouveau. On a tenté de vivre sans religion, puis avec encore.
En 1835, presque quarante ans après, les politiciens se battaient pour le pouvoir, comme depuis la nuit des temps, et notre demande de Liberté s’était sans doute perdue au fond du tiroir d’un bureau ministériel quelconque… Il paraît que cela arrive souvent !
Devions-nous croire encore que l’homme du 19ème siècle avait progressé ? Pouvions-nous encore être confiants en la capacité de l'homme à se gouverner par la raison ?

La prétendue perfectibilité de l’homme
Théophile Gautier, dans sa préface de Mademoiselle de Maupin, avec humour et phrases bien senties, nous détrompait et nous faisait remiser nos illusions au placard :

« Mon Dieu que c'est une sotte chose que cette prétendue perfectibilité du genre humain dont on nous rebat les oreilles ! On dirait en vérité que l'homme est une machine susceptible d'améliorations. Quand on sera parvenu à donner à l'homme des yeux de l'autre côté de la tête, afin qu'il puisse voir ceux qui lui tirent la langue par derrière ou contempler son indignité, à lui planter des ailes sur les omoplates afin qu'il ne soit pas obligé de payer six sous pour aller en omnibus, à la bonne heure, le mot perfectibilité commencera à signifier quelque chose. »

Lois absurdes et coups de gourdin
« Alors, que nous parlez-vous de progrès ? écrit encore Théophile Gautier. Je sais bien que vous me direz que l'on a une chambre haute et une chambre basse, qu'on espère que bientôt tout le monde sera électeur, et le nombre des représentants doublé ou triplé. Est-ce que vous trouvez qu'il ne se commet pas assez de fautes de français comme cela à la tribune nationale, et qu'ils ne sont pas assez pour la méchante besogne qu'ils ont à brasser ? Je ne comprends guère l'utilité qu'il y a de parquer deux ou trois cents provinciaux dans une baraque de bois, avec un plafond peint par M. Fragonard, pour leur faire tripoter et gâcher je ne sais combien de petites lois absurdes ou atroces. Qu'importe que ce soit un sabre, un goupillon ou un parapluie qui vous gouverne ! C’est toujours un bâton, et je m'étonne que des hommes de progrès en soient à disputer sur le choix du gourdin qui leur doit chatouiller l'épaule, tandis qu'il serait beaucoup plus progressif et moins dispendieux de le casser et d'en jeter les morceaux à tous les diables. »
Le sabre représente la monarchie ou la force armée.
Le goupillon représente l’Église ; c’est le manche de bois ou de métal, muni d'une boule trouée qui sert à l'église pour prendre de l'eau bénite ou pour en répandre sur les fidèles ou sur les objets que bénit le prêtre.
Le parapluie représente le bourgeois, un État laïque, donc

La liberté, c’est pour demain
Malgré l’avertissement de Gautier, vous y croyez encore, à la Liberté que vous donne l’État. Vous allez toujours aux urnes, confiant dans l’affiche politique qui vous annonce, en bleu, en blanc ou en rouge :
« Dans cette belle France, on vous donnera la liberté demain ! »
Le lendemain, vous vous dites, chic, c’est aujourd’hui ! Mais l’affiche est toujours là ; et aujourd’hui, vous dit le politicien, n’est pas le demain d’hier, mais la veille de demain. Alors, l’affiche ne ment pas plus que le politicien : la liberté, si vous attendez qu’on vous la donne, ce sera à jamais pour demain.

Alors, que faire ?
Garder au moins sa liberté de penser. Tenter, chacun, de se déterminer en dehors de toute pression extérieure ou de tout préjugé, puisque telle est la définition du Larousse.
Tout comme Théophile Gautier, nous l’a montré dans ce texte écrit quand il avait vingt-quatre ans, ne pas se laisser duper par un système qui, bien que de nombreuses fois au cours des siècles passés, ait changé de nom ou d’orientation, n’en reste pas moins un système pensé et régi par des hommes… imparfaits et imperfectibles.
Et ne croyez pas qu’il soit toujours facile de suivre sa propre route. La preuve ? Dans le prochain épisode de Liberté et auteurs du 19ème siècle, où nous verrons qu’un grand écrivain, vous savez ? celui qui voulut être Chateaubriand ou rien ; cet écrivain, donc, a pris la liberté d’écrire exactement ce qu’il a voulu, et il s’en est suivi un beau chahut !

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Liberté, Égalité, Argent selon Balzac

Honoré de Balzac en 1820

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, ARGENT, SELON BALZAC
par Gabrielle Dubois

Suite de notre série Liberté et auteurs du 19ème siècle, voici quelques réflexions de Balzac (1799-1850) sur la liberté, mais aussi sur la société, le commerce, l’égalité.
Honoré de Balzac, d’après son ami Théophile Gautier, avait de l’orgueil, mais pas de vanité. C’était un travailleur acharné qui a passé sa vie à courir après l’argent pendant que les huissiers couraient après lui !
Voici donc quelques considérations de la plume de Balzac, qui vous étonneront sûrement par leur bien malheureuse actualité :

Sur la société
« La société ne peut exister que par les sacrifices individuels qu'exigent les lois. En accepter les avantages, n'est-ce pas s'engager à maintenir les conditions qui la font subsister ?
La société n'est pas indulgente, elle ne veut pas qu'on cumule un bonheur complet et la considération. Est-ce juste ? Je ne saurais le dire. Le monde est cruel, voilà tout. Peut-être est-il plus envieux en masse qu'il ne l'est, pris en détail.
La société refuse de calmer les maux qu'elle engendre ; elle décerne des honneurs aux habiles tromperies, et n'a point de récompenses pour les dévouements ignorés.
La société ne pratique aucune des vertus qu'elle demande aux hommes. »

Mouler l’homme dans la société
« Nous vivons à une époque où le défaut des gouvernements est d'avoir moins fait la société pour l'homme que l'homme pour la société.
Il existe un combat perpétuel entre l'individu contre le système qui veut l'exploiter et qu'il tâche d'exploiter à son profit ; tandis que jadis l'homme, réellement plus libre, se montrait plus généreux pour la chose publique. »

La jeunesse
« La jeunesse éclatera comme la chaudière d'une machine à vapeur. La jeunesse n'a pas d'issue en France ; elle y amasse une avalanche de capacités méconnues, d'ambitions légitimes et inquiètes. (…) Les familles ne savent que faire de leurs enfants. »

Égalité et envie
« L'égalité moderne, développée de nos jours outre mesure, a nécessairement développé dans la vie privée, sur une ligne parallèle à la vie politique, l'orgueil, l'amour-propre et la vanité : les trois grandes divisions du moi social. Les sots veulent passer pour gens d'esprit, les gens d'esprit veulent être des gens de talent, les gens de talent veulent être traités de gens de génie ; quant aux gens de génie, ils sont plus raisonnables, ils consentent à n'être que des demi-dieux. En proclamant l'égalité de tous, on a promulgué la déclaration des droits de l'Envie. »

Des libertés soumises à des restrictions
« Le pouvoir est une action, et le principe électif est la discussion. Il n'y a pas de politique possible avec la discussion en permanence.
Selon tous ceux qui tiennent pour une société bien ordonnée, l'homme social, le sujet n'a pas de libre arbitre, ne doit point professer le dogme de la liberté de conscience, ni avoir de liberté politique. Mais, comme aucune société ne peut exister sans des garanties données au sujet contre le souverain, il en résulte pour le sujet des libertés soumises à des restrictions. La liberté, non ; des libertés, oui : des libertés définies et caractérisées.
Certes, il est hors du pouvoir humain d'empêcher la liberté de la pensée. Les grands politiques (…) reconnaissaient à leurs sujets de grandes libertés ; mais ils n'admettaient ni la liberté de publier des pensées antisociales, ni la liberté indéfinie du sujet. Pour eux, sujet et liberté sont en politique deux termes qui se contredisaient, de même que des citoyens tous égaux constitue un non-sens que la nature dément à toute heure. »

Le cercle vicieux
« La liberté enfante l'anarchie, l'anarchie conduit au despotisme, et le despotisme ramène à la liberté. Des millions d'êtres ont péri sans avoir pu faire triompher aucun de ces systèmes.
N'est-ce pas le cercle vicieux dans lequel tournera toujours le monde moral ? Quand l'homme croit avoir perfectionné, il n'a fait que déplacer les choses. »

La science du pouvoir
« Pour rester à la tête d'un pays, ne faut-il pas être toujours digne de le conduire, en être l'âme et l'esprit, pour en faire agir les mains ?
La possession du pouvoir, quelque immense qu'il soit, ne donne pas la science de s'en servir. Le sceptre est un jouet pour un enfant, une hache pour Richelieu, et pour Napoléon un levier à faire pencher le monde. Le pouvoir nous laisse tels que nous sommes et ne grandit que les grands.
Le dernier degré du bien jouer chez un prince est de persuader son peuple qu'il se bat pour lui, quand il le fait tuer pour son trône. »

Liberté commerciale
« En fait de commerce, encouragement ne signifie pas protection. La vraie politique d'un pays doit tendre à l'affranchir de tout tribut envers l'étranger, mais sans le secours honteux des douanes et des prohibitions.
L'industrie ne peut être sauvée que par elle-même ; la concurrence est sa vie. Protégée, elle s'endort ; elle meurt par le monopole comme sous le tarif. Le pays qui rendra tous les autres ses tributaires sera celui qui proclamera la liberté commerciale, qui se sentira la puissance manufacturière de tenir ses produits à des prix inférieurs à ceux de ses concurrents. »

Égalité et ordre
« Partout, lorsque vous rassemblerez des familles d'inégale fortune sur un espace donné, vous verrez se former des cercles supérieurs, des patriciens de première, de seconde et de troisième société. L'égalité sera peut-être un droit, mais aucune puissance humaine ne saura le convertir en fait. Il serait bien utile, pour le bonheur de la France, d'y populariser cette pensée. Aux masses les moins intelligentes se révèlent encore les bienfaits de l'harmonie politique. L'harmonie est la poésie de l'ordre, et les peuples ont un vif besoin d'ordre. La concordance des choses entre elles, l'unité pour tout dire en un mot, n'est-elle pas la plus simple expression de l'ordre ? »

Voir plus loin, viser plus haut
« La politique actuelle oppose les unes aux autres les forces humaines pour les neutraliser, au lieu de les combiner pour les faire agir dans un but quelconque. En s'en tenant à l'Europe, depuis César, je ne vois aucune fixité dans la politique et son agitation constante n'a procuré nul progrès.
Les gouvernements passent comme les hommes, sans se transmettre aucun enseignement, et nul système n'engendre un système plus parfait que celui du système précédent.
La politique est donc une science sans principes arrêtés, sans fixité possible ; elle est le génie du moment, l'application constante de la force suivant la nécessité du jour.
Les nations sont des individus qui ne sont ni plus sages ni plus forts que n'est l'homme, et leurs destinées sont les mêmes.
J'y ai gagné la confirmation de cette vérité que la vie est en nous et non au dehors ; que s'élever au-dessus des hommes pour les commander est le rôle agrandi d'un régent déclassé. »

La liberté et le bonheur
On ne peut qu’espérer que quelque politicien ait lu ces trois premiers épisodes de la série Liberté et auteurs du 19ème siècle, et cette phrase de Balzac :
« Si vous ne respectez pas les droits de liberté individuelle acquis aux citoyens, vous ne respecterez pas plus le trois pour cent, intérêt financier, et vous marcherez dans la voie des réquisitions, du maximum, toujours au nom de cette prestigieuse et terrible patrie. Tu es un mauvais citoyen ! remplacera Vous êtes l'ennemi du roi ! »
Mais ne pleurons pas sur notre triste et petit sort, car il est fort possible que finalement, même toujours en quête de Liberté, nous soyons heureux sans le savoir ! Et est-ce que ce ne serait pas cette quête de Liberté elle-même qui nous donne un but et qui nous rendrait heureux ?
« La vie est en nous et non au dehors, » sera la conclusion de Balzac pour aujourd’hui, avant de retrouver, dans le prochain épisode plus léger de Liberté et auteurs du 19ème siècle, un jeune homme libre, chevelu, et à la verve la plus fantasque, mais la plus juste…

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Liberté, Égalité, Travail selon Chateaubriand, par Gabrielle Dubois

François-René de Chateaubriand

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, TRAVAIL, SELON CHATEAUBRIAND
par Gabrielle Dubois

Dans cet épisode de la série Liberté et auteurs du 19ème siècle, on sera peut-être frappé combien l’écho des pensées de Chateaubriand (1768-1848) résonne encore au 21ème siècle.
L’égalité forcée n’est pas la solution au développement personnel qu’on espérait. La réduction du temps de travail n’apporte pas le bonheur. On ne peut contraindre l’homme dans son désir d’avancer, d’entreprendre.
François-René de Chateaubriand :
« La nation française n’aime pas, au fond, la liberté ; mais elle adore l’égalité ; elle n’admet l’absolu que pour elle et par elle, et sa vanité lui commande de n’obéir qu’à ce qu’elle s’impose. »
Quelques extraits de ses Mémoires d’Outre-Tombe :

Ce que Napoléon révèle des Français
« On se demande par quel prestige Bonaparte, si aristocrate, si ennemi du peuple, a pu arriver à la popularité dont il jouit : car ce forgeur de jougs est très certainement resté populaire chez une nation dont la prétention a été d'élever des autels à l'indépendance et à l'égalité ; voici le mot de l'énigme :
Une expérience journalière fait reconnaître que les Français vont instinctivement au pouvoir ; ils n'aiment point la liberté ; l'égalité seule est leur idole. Or, l'égalité et le despotisme ont des liaisons secrètes. Sous ces deux rapports, Napoléon avait sa source au cœur des Français, militairement inclinés vers la puissance, démocratiquement amoureux du niveau. Monté au trône, il y fit asseoir le peuple avec lui ; roi prolétaire, il humilia les rois et les nobles dans ses antichambres ; il nivela les rangs, non en les abaissant, mais en les élevant : le niveau descendant aurait charmé davantage l'envie plébéienne, le niveau ascendant a plus flatté son orgueil. La vanité française se bouffit aussi de la supériorité que Bonaparte nous donna sur le reste de l'Europe. »

L’Homme est moins esclave de son travail que de sa pensée
« La société est menacée par les bras condamnés au repos en raison de la multiplicité et de la variété des machines ; que ferez-vous du genre humain désoccupé ? Que ferez-vous des passions oisives en même temps que l'intelligence ? La vigueur du corps s'entretient par l'occupation physique ; le labeur cessant, la force disparaît. Ainsi la liberté ne se conserve que par le travail, parce que le travail produit la force : retirez la malédiction prononcée contre les fils d'Adam, et ils périront dans la servitude : In sudore vultûs tui, vesceris pane (tu gagneras ton pain à la sueur de ton front). La malédiction divine entre donc dans le mystère de notre sort ; l'homme est moins l'esclave de ses sueurs que de ses pensées : voilà comme, après avoir fait le tour de la société, après avoir passé par les diverses civilisations, après avoir supposé des perfectionnements inconnus, on se retrouve au point de départ en présence des vérités de l'Écriture. »

L’Homme condamné à la vie d’un limaçon
« Maintenant, quelques mots plus sérieux sur l'égalité absolue : cette égalité ramènerait non seulement la servitude des corps, mais l'esclavage des âmes ; il ne s'agirait de rien moins que de détruire l'inégalité morale et physique de l'individu. Notre volonté, mise en régie sous la surveillance de tous, verrait nos facultés tomber en désuétude. L'infini, par exemple, est de notre nature ; défendez à notre intelligence, ou même à nos passions, de songer à des biens sans terme, vous réduisez l'homme à la vie du limaçon, vous le métamorphosez en machine.
Car, ne vous y trompez pas : sans la possibilité d'arriver à tout, sans l'idée de vivre éternellement, néant partout ; sans la propriété individuelle, nul n'est affranchi ; quiconque n'a pas de propriété ne peut être indépendant ; il devient prolétaire ou salarié, soit qu'il vive dans la condition actuelle des propriétés à part, ou au milieu d'une propriété commune. La propriété commune ferait ressembler la société à un de ces monastères à la porte duquel des économes distribuaient du pain.
La propriété héréditaire et inviolable est notre défense personnelle ; la propriété n'est autre chose que la liberté. L’égalité absolue, qui présuppose la soumission complète à cette égalité, reproduirait la plus dure servitude ; elle ferait de l'individu humain une bête de somme soumise à l'action qui la contraindrait, et obligée de marcher sans fin dans le même sentier. »

La liberté à portée de chacun
Alors, me direz-vous… ou pas ! Voici de bien belles pensées !
Comme je vous comprends, moi, encore plus simple citoyenne que vous ! Mais n’est-ce pas agréable de lire de si intéressants auteurs ? Oui ?
Alors, dans le prochain épisode de Liberté et auteurs du 19ème siècle, nous nous régalerons encore avec un écrivain dont les pensées planaient haut au-dessus de la chambre de bonne dans laquelle il vécut deux ans, tout jeune homme, noircissant du papier, persuadé, à raison, qu’il était un grand écrivain et avait des choses à nous dire sur l’égalité à laquelle il ne croyait pas, et sur la liberté qu’il a recherchée en écrivant.

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LIBERTÉ, ÉGALITÉ, ÉTAT, SELON LAMENNAIS

Hugues Felicité Robert de Lamennais

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, ÉTAT, SELON LAMENNAIS
par Gabrielle Dubois

Dans cette nouvelle série Liberté et auteurs du 19ème siècle, je vous propose de lire quelques textes évoquant différents aspects de la liberté, glanés au cours de mes lectures.
Les extraits que vous lirez, j’espère pour vous ! ne sont pas forcément représentatifs de toute la pensée de l’auteur, mais ils vous parleront, sans doute, pour leur résonnance avec notre 21ème siècle. Les siècles passent, mais le caractère des hommes ne change pas. Ils cherchent la liberté à cheval, en voiture, en avion, en fusée. Mais la liberté existe-t-elle ?

Biographie plus que sommaire de Lamennais
Félicité de Lamennais (1782-1854), auteur, journaliste, député, est élevé par son frère, prêtre. Autodidacte, Félicité enseigne une année les mathématiques au collège de Saint-Malo en 1804, puis, sans fréquenter de séminaire, il se livre à la théologie et, presque contraint par son directeur de conscience, reçoit la tonsure et les ordres mineurs en 1809, puis devient prêtre. Mais il recherche la voie d'un christianisme proche de l'Évangile et non de mèche avec l’État. Certaines de ses publications sont interdites, d’autres l’obligent à se réfugier à Guernesey ou à Londres.
Pour Lamennais, le Saint-Siège, en s’alliant avec les pouvoirs absolus, a abandonné la route montré par le fils de Dieu né et mort pauvre. Lamennais veut une Église libre dans un État libre. À Rome, son engagement politique est mal vu. En France, il fait de la prison.
Lamennais milite pour retrouver la loi d'amour de l'Évangile, en dehors de l’Église, pour les libertés politiques, de la presse, de l’enseignement.
Les dernières années de sa vie, Lamennais est surveillé par la police impériale. Il est inhumé dans la fosse commune du Père-Lachaise.
Pour son texte Le Pays et le Gouvernement, Lamennais, a été poursuivi en 1840 devant la Cour d'assises de la Seine et condamné à un an de prison et à 2 000 francs d'amende.
Extraits :

L’État veut manipuler les enfants de l’homme
« Pour ceux qui se proposent ce but d'égalité rigoureuse, absolue, les plus conséquents concluent, pour l'établir et pour le maintenir, à l'emploi de la force, au despotisme, à la dictature, sous une forme ou sous une autre.
Les partisans de l'égalité absolue sont d'abord contraints d'attaquer les inégalités naturelles, afin de les atténuer, de les détruire s'il est possible. Ne pouvant rien sur les conditions premières d'organisation et de développement (de la personne-même), leur œuvre commence à l'instant où l'homme naît, où l'enfant sort du sein de sa mère. L'État alors s'en empare : le voilà maître absolu de l'être spirituel comme de l'être organique. L'intelligence et la conscience, tout dépend de lui, tout lui est soumis. Plus de famille, plus de paternité, plus de mariage dès lors ; un mâle, une femelle, des petits que l'Etat manipule, dont il fait ce qu'il veut, moralement, physiquement, une servitude universelle et si profonde que rien n'y échappe, qu'elle pénètre jusqu'à l'âme même. »

Le partage des richesses
« En ce qui touche les choses matérielles, l'égalité ne saurait s'établir d'une manière tant soit peu durable par le simple partage. S'il s'agit de la terre seule, on conçoit qu'elle puisse être divisée en autant de portions qu'il y a d'individus ; mais le nombre des individus variant perpétuellement, il faudrait aussi perpétuellement changer cette division primitive. Toute propriété individuelle étant abolie, il n'y a de possesseur de droit que l'Etat. Ce mode de possession, s'il est volontaire, est celui du moine astreint par ses vœux à la pauvreté comme à l'obéissance ; s'il n'est pas volontaire, c'est celui de l'esclave, là où rien ne modifie la rigueur de sa condition. Tous les liens de l'humanité, les relations sympathiques, le dévouement mutuel, l'échange des services, le libre don de soi, tout ce qui fait le charme de la vie et sa grandeur, tout, tout a disparu, disparu sans retour. »

Négation de la liberté de l’homme
« Les moyens proposés jusqu'ici pour résoudre le problème de l'avenir du peuple aboutissent à la négation de toutes les conditions indispensables de l'existence, détruisent, soit directement, soit implicitement, le devoir, le droit, la famille et ne produiraient, s'ils pouvaient être appliqués à la société, au lieu de la liberté dans laquelle se résume tout progrès réel, qu'une servitude à laquelle l'histoire, si haut qu'on remonte dans le passé, n'offre rien de comparable. »

Le texte de Lamennais ébranle le système
Le Pays et le Gouvernement a vu son premier tirage épuisé dès sa sortie. Ce petit texte a été attaqué de plusieurs côtés avec beaucoup de violence, et cela n'a point surpris l'auteur, il s'y attendait.
Lamennais, dont « les efforts ont pour but sa réalisation sincère et complète dans les institutions du pays, ne pouvait pas espérer l’approbation d’hommes de tous passés qui, de quelque manière que ce soit, repoussent le principe de la souveraineté du peuple. »
Lamennais ajoute avec un humour grinçant, mais bonhomme :
« Mes accusateurs disent que je renverse les bases de la société ; que j’ai présenté le tableau fidèle des désordres, des vices, des corruptions et des maux sans nombre de la société actuelle ; que j’en demande la réforme. Si c'est là ce qu'on appelle renverser les bases de la société, oui, de toute mon âme, je voudrais renverser les bases de la société. Mais alors, il faut soutenir que ces corruptions, ces vices et ces désordres, sont les bases de la société. Est-ce là ce qu'entendent les accusateurs ? C'est au moins très-directement la conséquence de leurs paroles.
Mes accusateurs disent que, vu la dissolution générale des principes et des immuables lois sur lesquelles la société repose, on doit se hâter de la reconstituer, de la rasseoir sur les bases éternelles de la justice, du devoir et du droit. Rasseoir la société sur le droit, le devoir, la justice, c'est donc, selon mes accusateurs, renverser les bases véritables de la société. Ils peuvent le penser, mais le dire ! Je n’espérais pas d'eux une si naïve apologie de ce qui, dans mon écrit, a le plus excité leur courroux. »

La liberté de penser muselée
« J’exhorte, écrit encore Lamennais, au respect des propriétés, parce que ce n'est pas en les attaquant qu'on arrivera à une plus juste distribution de la richesse. On ne réussirait par cette voie qu'à créer une misère commune, en détruisant les capitaux qu'il s'agit de rendre accessibles à tous. »
Le 20 octobre 1840, huit jours après la publication, un commissaire de police, suivi de nombreux agents, perquisitionnait, dès six heures du matin, au domicile de M. Lamennais, fouillait tous ses meubles, lisait tous ses papiers et jusqu'à ses correspondances privées, et saisissait, avec la préface, le manuscrit original de la brochure. De même, dans toutes les librairies des grandes villes de France, le texte déjà publié était confisqué. D’autres tirages seront interdits.

Le passé est le présent
Ces petits extraits de textes de Lamennais sur la Liberté et l’Égalité que je vous ai donnés à lire, sont les premiers d’une petite série sur la Liberté et auteurs du 19ème siècle.
Que l’on soit d’accord, ou pas, ou en partie, avec certains des auteurs du 19ème que je vais vous proposer, on ne peut nier qu’il y a là matière à réflexion : comment instaurer un meilleur régime étatique alors que l’homme n’a pas évolué ? Pourquoi attendre d’un politicien qu’il soit sage, s’il n’étudie pas l’histoire, ne s’imprègne pas des réflexions des penseurs du passé ô combien valables au présent ?
L’état est un magicien. Il ne donne pas la liberté, il n’en donne que l’illusion. Nous, depuis deux cents ans, nous payons pour le spectacle, nous nous laissons illusionner et nous applaudissons, avant de courir, dans cinq ans, au spectacle suivant.
Nous n’attendrons pas cinq mais seulement une semaine pour lire ce qu’un immense écrivain du début 19ème a écrit sur la Liberté, lui qui était allé la chercher jusqu’aux Amériques… !

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FEUILLE DE CHOU… LITTÉRAIRE !


Par Gabrielle Dubois

Février vous colle aux basques ?
Il fait humide, froid, vous avez la goutte aux chaussettes et le moral dans le nez ? Mangez du chou !
Vitamines C et B9, potassium et phosphore, vous le valez bien ! Suis-je assez calée en nutrition pour vous donner des conseils ? Pas du tout !
Mais la soupe aux choux, tous nos chers grands auteurs l’ont vantée et mangée. Qui sait si ne serait pas elle qui aurait contribué à faire d’eux des esprits sains dans des corps… quelquefois sains ? Dans le doute, mangeons du chou en leur compagnie.

Le chou flamboyant de Dumas
J’aurais bien aimé, comme Auguste Avril le raconte dans La revue britannique de 1866, me trouver à la table d’Alexandre Dumas. Sa cuisine ressemblait à la littérature romantique de 1830 : elle était d'un ragoût qui aurait fait paraître fades les victuailles des classiques.
Le potage préparé sous les auspices d’Alexandre Dumas : une soupe aux choux, rien de plus, rien de moins, était tout un poème, mais un poème incendiaire. Après avoir mangé ce potage, on brûlait, on flamboyait. Au dessert, les convives ressemblaient à des soleils : ils lançaient des rayons.
Mais le plat le plus extraordinaire était incontestablement Alexandre Dumas père lui-même. Quelle saveur gauloise ! quel sel et quels piments ! une bouteille de champagne à jets continus ! Dans cette conversation épicée, pétillante d'esprit, il y avait à boire et à manger. Mais la conversation de Dumas n’était pas pour les oreilles des jeunes filles !

Trois sous de soupe au chou pour Daudet
Alphonse Daudet se trouvait, une nuit, à deux heures du matin, loin de chez lui, lâché par les rues, affamé, gelé, et la queue du diable dans sa poche. Tout à coup, la faim lui inspire une illumination. Aux Halles, on mangeait pour trois sous de soupe aux choux succulente, exquise, odorante comme un jardin et fumante comme un cratère. Daudet en prit deux fois, quoique cette habitude, inspirée par une salutaire défiance, d’attacher fourchettes et cuillères à la table avec une chaînette, le gênât un peu. Il paya et, le cœur raffermi par cette solide pâtée, reprit la route du quartier latin.

Le chou et l’esprit de Sand
George Sand était bonne et hospitalière en sa résidence de Nohant. Elle y recevait aimablement chaque visiteur, fût-il un importun, tel celui qui se fit un jour inviter à déjeuner et s’invita lui-même au dîner, puis, tant qu’à faire, resta dormir.
Le lendemain matin, il descend en cuisine et demande au chef de servir encore un plat de choux comme la veille, tant il l’avait apprécié.
Trois jours durant, George Sand ne voyant que du chou à sa table en demande la raison à son chef. Malgré la surprise d’entendre que son invité importun commande dans sa cuisine, elle s’en amuse.
Au bout d’une semaine, l’importun prend enfin congé de George Sand qui se promène dans son jardin. Importun jusqu’au bout, il demande à la bonne dame un souvenir de son merveilleux séjour chez elle.
Toujours aimable, George Sand se tourne vers son jardinier et lui demande :
- Jean, un chou pour ce monsieur… et bien gros !

Un critique littéraire rond comme un chou
Une marmite énorme recèle dans ses flancs trapus et vénérés la fameuse soupe aux choux à laquelle artistes et littérateurs, esprits fins et belles actrices, ont été conviés par et chez Jules Janin, le célèbre critique littéraire du 19ème siècle, aux flancs aussi trapus que sa marmite !
Dans un plat, un collet de mouton artistement pané et grillé en sortant de la marmite, une admirable poularde jaune comme l'ambre, cachant dans son sein une farce odorante ; une large tranche de lard, tout fumant, tout frémissant ; un morceau choisi de jambon d'Orthez et un beau saucisson de Lorraine recourbé comme un arc, crevant dans son corsage nuancé de vieil or.
Autour, une joyeuse guirlande d'écrevisses rouges sur un lit de persil vert.
Dans un grand plat creux, un chou colossal, coupole fumante et superbe ; de jeunes poireaux constellés de petits pois verts comme des émeraudes, de fines carottes au jus sucré faisant au chou embaumé comme une ceinture de pourpre.
Un flacon coquet présente aux convives tout ce que la vraie moutarde de Dijon a de plus spirituel et de plus mordant.
Attention ! Jules Janin saisit le chou avec respect, le fend en quatre et pose, dans le milieu qu'auréole une buée de parfums, un gros morceau de beurre de Gournay qui fond comme un rêve.
Approchez vos assiettes !

Littérature et soupe au chou
Extrait du roman de René Fallet… devinez lequel !
« La soupe aux choux mon Blaise, ça parfume jusqu'au trognon, ça fait du bien partout où qu'elle passe dans les boyaux. Ça tient au corps, ça vous fait même des gentillesses dans la tête. Tu veux qu't'y dise : ça rend meilleur. »
Mon avis est que c’est la soupe que vous avez écrite, René Fallet, qui rend meilleur !

Le chou en société
Comme tout cela met l’eau à bouche ! Mais, pensez-vous, il n’en reste pas moins que le chou, rustique, rondouillard, roboratif, n’est pas un légume du grand monde, en deux mots : le chou n’est pas chou.
En effet le chou, de la famille des Brassicacées, plus communément appelée famille des instruments à vent, a des velléités musicales qui peuvent faire du bruit dans le monde, mais, comme dirait Shakespeare :
« Méfiez-vous de l’homme qui n’aime pas la musique ! »

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HIVER 1870, DES PRUSSIENS DANS LE LIT DE FLAUBERT

Gustave Flaubert. Gabrielle Dubois

HIVER 1870, DES PRUSSIENS DANS LE LIT DE FLAUBERT
par Gabrielle Dubois




Flaubert a 49 ans quand les Prussiens envahissent la France en 1870. Pour Flaubert, c’est un choc qui ruine son moral. Extrait de lettres à sa nièce, tirées de la Correspondance de Flaubert :

Des casques prussiens sur le lit de Flaubert
« Rouen, 19 décembre 1870.
Si tu savais ce que c’est que de voir des casques prussiens sur son lit !
Quelle rage ! Quelle désolation ! Cette affreuse guerre n’en finit pas ! Finira-t-elle quand Paris sera rendu ? Mais comment Paris peut-il se rendre ? Avec qui la Prusse voudra-t-elle traiter ? De quelle façon établir un gouvernement ? Quand je considère l’avenir, si prochain qu’il soit, un vertige me prend. Il faut être là pour subir toutes nos douleurs en entier. Pendant deux mois les Prussiens ont été dans le Vexin. C’était bien près de nous et je voyais souvent quelques unes de leurs victimes.
Eh bien, je n’avais pas l’idée de ce que c’est que l’invasion ! »

Flaubert dans l’hiver 1870
« Ajoute à cela que depuis deux mois nous avons eu presque constamment de la neige. Les glaçons de la Seine sont à peine fondus.
Au moins, si je pouvais occuper mon esprit à quelque chose ! Mais c’est impossible ! Le malheur vous abrutit. J’ai appris que Dumas est dans le même état que moi et qu’il a du mal à écrire une lettre. Je ne sais pas comment j’ai fait pour t’en écrire une si longue. Quand nous reverrons-nous ?
Le seul espoir que je garde est de quitter la France définitivement, car elle sera désormais inhabitable pour les gens de goût. Dans quelles laideurs morales et matérielles on va tomber !
Adieu, pauvre chérie, mille baisers sur tes bonnes joues. »

Les Prussiens lisent les livres de Flaubert
« Rouen, 24 décembre 1870.
L’arrivée des troupes du prince de Mecklembourg a été pour nous comme une seconde invasion. Leurs exigences sont insensées et ils font des menaces.
Je crois, cependant, qu’ils s’adouciront et qu’on s’en tirera encore. J’ai été ce matin à Croisset, ce qui est dur ! 200 nouveaux soldats y sont arrivés hier. Mon pauvre Emile (domestique de Flaubert) n’en peut plus ! Sais-tu que les Prussiens (logés dans la maison de Croisset de Flaubert) ont brûlé en quarante-cinq jours pour 420 francs de bois ! Tu peux juger du reste.
En quel état retrouverai-je mon pauvre cabinet, mes livres, mes notes, mes manuscrits ? Je n’ai pu mettre à l’abri que mes papiers relatifs à Saint Antoine. Emile a pourtant la clef de mon cabinet, mais les Prussiens la demandent et y entrent souvent pour prendre des livres qui traînent dans les chambres. »

Flaubert entend les sabres sur le trottoir
« Nous touchons au commencement de la fin !
Avant-hier nous en avons eu deux à loger ici. Mais ils ne sont pas restés.
Nous ne recevons plus aucun journal et nous ne savons rien. On dit les nouvelles de Paris déplorables. Mais avant que Paris ne se rende, il se passera des choses formidables. Et quand il se sera rendu, tout ne sera pas fini. Je n’ai plus maintenant qu’une envie, c’est de mourir pour en finir avec un supplice pareil.
Le froid a repris. La neige ne fond pas. J’entends traîner des sabres sur le trottoir. Je vis dans l’abjection ! Quel intérieur ! Quelles journées !
Adieu, pauvre loulou. Quand nous reverrons-nous ? Nous reverrons-nous ?
Ton vieil oncle épuisé. »

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HIVER 1858, LA PERSPECTIVE NEVSKY de THÉOPHILE GAUTIER,

Théophile Gautier. Gabrielle Dubois

HIVER 1858, LA PERSPECTIVE NEVSKY de THÉOPHILE GAUTIER,
par Gabrielle Dubois




Le 5 septembre 1858, Théophile Gautier, 47 ans, part pour la Russie, un périple de six mois d’hiver, que l’on peut lire dans Le voyage en Russie.

Théophile Gautier à Saint-Pétersbourg
« Saint-Péterbourg s'éveillait. Des moujiks allant aux provisions, leurs karzines (corbeilles en copeau de sapin tressé) sur la tête, ils enfonçaient leurs grosses bottes dans la neige non encore battue, y laissant des traces comme des pieds d'éléphant. Le bas des jupes des femmes se brodaient d'un mica argenté.
Tout à coup parut le premier traîneau conduit par l'hiver en personne, sous la figure d'un isvostchik, coiffé d'un bonnet de velours rouge à quatre pans avec un bord de fourrure, vêtu d'un cafetan bleu doublé en peau de mouton, et les genoux couverts d'une vieille peau d'ours. Attendant le client, il flânait assis sur le siège de derrière de son traîneau, et conduisait par-dessus le strapontin, avec de gros gants dont le pouce seul était séparé, son petit cheval de Kazan qui, de sa longue crinière, balayait presque la neige. »

La révélation de la Russie
« Jamais, depuis notre arrivée à Saint-Péterbourg, nous n'avions eu la sensation de la Russie aussi nette ; c'était comme une révélation subite.
Le traîneau vint se ranger près du trottoir, l’isvostchik enjamba son siège, et nous nous insérâmes dans la caisse remplie de foin en croisant bien les pans de notre pelisse et en ramenant la couverture de peau sur nous.
Nous voilà parti pour le pont d'Anischkow, tout au bout de la Perspective Nevsky. Nous étions bien aise de voir la Perspective poudrée à frimas, en grande toilette d’hiver.
Cette immense bande d'argent déroulée à perte de vue entre cette double ligne de palais, d'hôtels, d'églises, rehaussés eux-mêmes de touches blanches, produisait un effet vraiment magique. Les couleurs des maisons roses, jaunes, chamois, gris de souris, qui peuvent paraître bizarres en temps ordinaire, deviennent d'un ton très-harmonieux repiquées ainsi de filets étincelants et de paillettes brillantées. La cathédrale de Notre-Dame-de-Kazan, devant laquelle nous passâmes, s'était métamorphosée à son avantage ; elle avait coiffé sa coupole italienne d'un bonnet de neige russe, dessiné ses corniches et ses chapiteaux corinthiens en blanc pur, et posé sur la terrasse de sa colonnade demi-circulaire une balustrade d'argent massif. Les marches qui conduisent à son portail étaient couvertes d'un tapis d'hermine assez fin, assez moelleux, assez splendide pour que le soulier d'or d'une czarine s'y posât. »

Rospouskis, karsines et moujiks
« Traversant la Perspective, sous un pont, passe le canal Catherine ; il était pris entièrement, et la neige s'entassait aux angles du quai sur les marches des escaliers ; une nuit avait suffi pour tout figer. Les glaçons que la Neva charriait depuis quelques jours s'étaient arrêtés, entourant d'un moule transparent les coques des bateaux.
Il semblait que du soir au lendemain la Russie, retournée à la civilisation la plus primitive, n'avait pas encore inventé l'usage des roues. Les rospouskis, les télégas, tous les instruments de charroi glissaient sur des patins ; les moujiks, attelés par une cordelette, tiraient leurs karsines sur des traîneaux microscopiques. »

Les blancs railways russes
« En Russie la neige est, pendant six mois de l'année, comme un chemin de fer universel dont les blancs railways s'étendent dans toutes les directions. Ce chemin de fer d'argent a l'avantage de ne rien coûter du tout le kilomètre, prix de revient fort économique auquel n'atteindront jamais les ingénieurs les plus habiles ; c'est peut-être pour cela que les voies ferrées n'ont tracé encore que deux ou trois sillons sur l’immense territoire de la Russie.
Nous revînmes à la maison très satisfait de notre course.
Après avoir déjeuné et changé en cendres un cigare, sensation délicieuse à Saint-Pétersbourg, où il est défendu de fumer dans les rues, sous peine d'un rouble d’amende, nous allâmes nous promener à pied sur le bord de la Neva. »

À pieds sur la Néva glacée
« Le grand fleuve que nous avions vu quelques jours auparavant étaler ses larges nappes plissées par leur fluctuation perpétuelle, sillonnées par un mouvement sans répit de navires, de barques, de canots, et ruisseler vers le golfe de Finlande ; à l'animation la plus vivace, succédait l'immobilité de la mort. La neige était étendue en couche épaisse sur les glaçons soudés, et entre les quais de granit s'allongeait, aussi loin que portait la vue, une blanche vallée d'où s'élançaient, çà et là, de noires pointes de mâts, au-dessus des barques à moitié ensevelies. Des piquets et des branches de sapin indiquaient des trous pratiqués dans la glace pour y puiser de l'eau, et marquaient, d'une rive à l'autre, le chemin à suivre sans danger, car déjà les piétons traversaient, et l'on préparait les descentes de planches pour les traîneaux et les voilures. »

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HIVER 1852, LA FRANCE HIBERNE, VICTOR HUGO LA RÉVEILLE

Victor Hugo. Gabrielle Dubois

HIVER 1852, LA FRANCE HIBERNE, VICTOR HUGO LA RÉVEILLE
par Gabrielle Dubois





En 1852, Victor Hugo écrit un livre pamphlétaire : Napoléon le Petit, à la suite du coup d'État du 2 décembre 1851 de Napoléon III. Le livre, après avoir été introduit clandestinement en France, de Belgique où il est publié, entraîne l’exil de Victor Hugo à Jersey.

Victor Hugo ne baisse pas les bras :
« Cela ne sera pas ; on se réveillera. Ce livre n'a pas d'autre but que de secouer ce sommeil. La France ne doit pas même adhérer à ce gouvernement par le consentement de la léthargie ; à de certaines heures, en de certains lieux, à de certaines ombres, dormir, c'est mourir. Oui, on sortira de cette torpeur qui, pour un tel peuple, est la honte.
Nous sommes en Russie. La Néva est prise. On bâtit des maisons dessus ; de lourds chariots lui marchent sur le dos. Ce n'est plus de l'eau, c'est de la roche. Les passants vont et viennent sur ce marbre qui a été un fleuve.
On improvise une ville, on trace des rues, on ouvre des boutiques, on vend, on achète, on boit, on mange, on dort ; on allume du feu sur cette eau. On peut tout se permettre. Ne craignez rien, faites ce qu'il vous plaira, riez, dansez, c'est plus solide que la terre ferme. Vraiment, cela sonne sous le pied comme du granit. Vive l'hiver ! vive la glace ! en voilà pour l'éternité. Et regardez le ciel, est-il jour ? est-il nuit ? Une lueur blafarde et blême se traîne sur la neige ; on dirait que le soleil meurt. »

Victor Hugo et la liberté :
« Non, tu ne meurs pas, liberté !
Un de ces jours, au moment où on s'y attendra le moins, à l'heure même où l'on t'aura le plus profondément oubliée, tu te lèveras ! ô éblouissement ! on verra tout à coup ta face d'astre sortir de terre et resplendir à l'horizon. Sur toute cette neige, sur toute cette glace, sur cette plaine dure et blanche, sur cette eau devenue bloc, sur tout cet infâme hiver, tu lanceras ta flèche d'or, ton ardent et éclatant rayon ! la lumière, la chaleur, la vie !
Et alors, écoutez ! entendez-vous ce bruit sourd ? entendez-vous ce craquement profond et formidable ? C'est la débâcle ! c'est la Néva qui s'écroule ! C’est le fleuve qui reprend son cours ! c'est l'eau vivante, joyeuse et terrible qui soulève la glace hideuse et morte et qui la brise ! C'était du granit, disiez-vous ; voyez, cela se fend comme une vitre ! c'est la débâcle, vous dis-je ! c'est la vérité qui revient, c'est le progrès qui recommence. »

Victor Hugo croit en l’humanité :
« C’est l'humanité qui se remet en marche, et qui charrie, entraîne, arrache, emporte, heurte, mêle, écrase et noie dans ses flots, comme les pauvres misérables meubles d'une masure, non seulement l'empire tout neuf de Louis Bonaparte, mais toutes les constructions et toutes les œuvres de l'antique despotisme éternel ! Regardez passer tout cela.
Cela disparaît à jamais. Vous ne le reverrez plus.
Et pour cet engloutissement immense, et pour cette victoire suprême de la vie sur la mort, qu'a-t-il fallu ? Un de tes regards, ô soleil ! un de tes rayons, ô liberté ! »

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HIVER 1824, LE ROUGE-GORGE DE GEORGE SAND

rouge-gorge, George Sand, Gabrielle Dubois

HIVER 1824, LE ROUGE-GORGE DE GEORGE SAND, par Gabrielle Dubois




George Sand, née en 1804, raconte dans Histoire de ma vie qu’elle a dû passer de longues semaines au lit en 1824, pour assurer sa première grossesse.

Un hiver inattendu :
« L'hiver 1824 fut long et rude, une neige épaisse couvrit longtemps la terre durcie d'avance par de fortes gelées. L'hiver est beau à la campagne, quoi qu'on en dise, même quand on doit garder le lit.
Il m'arriva un dédommagement imprévu. La neige, était si épaisse et si tenace dans ce moment-là, que les oiseaux, mourant de faim, se laissaient prendre à la main. On m'en apporta de toutes sortes, on couvrit mon lit d'une toile verte, on fixa aux coins de grandes branches de sapin, et je vécus dans ce bosquet, environnée de pinsons, de rouges-gorges, de verdiers et de moineaux qui, apprivoisés soudainement par la chaleur et la nourriture, venaient manger dans mes mains et se réchauffer sur mes genoux. »

George Sand, Cendrillon de Nohant :
« Quand ils sortaient de leur paralysie, les oiseaux volaient dans la chambre. D’abord avec gaieté, puis avec inquiétude, et je leur faisais ouvrir la fenêtre. On m'en apportait d'autres qui dégelaient de même et qui, après quelques heures ou quelques jours d'intimité avec moi (cela variait suivant les espèces et le degré de souffrance qu'ils avaient éprouvé), me réclamaient leur liberté. Il arriva que l'on me rapporte quelques-uns de ceux que j'avais relâchés déjà, et auxquels j'avais mis des marques. Ceux-là semblaient vraiment me reconnaître et reprendre possession de leur maison de santé après une rechute. »

Le rouge-gorge de George Sand ne peut être que spirituel !
« Un seul rouge-gorge s'obstina à demeurer avec moi.
La fenêtre fut ouverte vingt fois, vingt fois il alla jusqu'au bord, regarda la neige, essaya ses ailes à l'air libre, fit comme une pirouette de grâces et rentra, avec la figure expressive d'un personnage raisonnable qui reste où il se trouve bien. Il resta ainsi jusqu'à la moitié du printemps, même avec les fenêtres ouvertes pendant des journées entières.
C'était l'hôte le plus spirituel et le plus aimable que ce petit oiseau. Il était d'une pétulance, d'une audace et d'une gaieté inouïes. Perché sur la tête d'un chenet, dans les jours froids, ou sur le bout de mon pied étendu devant le feu, il lui prenait, à la vue de la flamme brillante, de véritables accès de folie. Il s'élançait au beau milieu, la traversait d'un vol rapide et revenait prendre sa place sans avoir une seule plume grillée. Au commencement cette chose insensée m'effraya, car je l'aimais beaucoup ; mais je m'y habituai en voyant qu'il la faisait impunément. »

George Sand, l’amie de la nature :
« Le rossignol avait des goûts aussi bizarres que ses exercices. Curieux d'essayer de tout, il s'indigérait de bougie et de pâte d'amandes. En un mot, la domesticité volontaire l'avait transformé au point qu'il eut beaucoup de peine à s'habituer à la vie rustique, quand, après avoir cédé au magnétisme du soleil, vers le-quinze avril, il se trouva dans le jardin. Nous le vîmes longtemps courir de branche en branche autour de nous, et je ne me promenais jamais sans qu'il vînt crier et voltiger près de moi. »

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UNE NUIT D’HIVER 1780 DANS LE DONJON DU JEUNE CHATEAUBRIAND,

hiver Chateaubriand

UNE NUIT D’HIVER 1780 DANS LE DONJON DU JEUNE CHATEAUBRIAND,
par GABRIELLE DUBOIS




Enfant, Chateaubriand né en 1768, quand il vit chez ses parents au château de Combourg en Bretagne, et qu’il n’est pas en pension, est logé seul dans le donjon pour s’aguerrir.
Extraits des Mémoires d’Outre-Tombe :

Les Chateaubriand en Bretagne :
« Quatre maîtres, mon père, ma mère, ma sœur et moi François-René de Chateaubriand, habitions le château de Combourg. Une cuisinière, une femme de chambre, deux laquais et un cocher composaient tout le domestique : un chien de chasse et deux vieilles juments étaient retranchés dans un coin de l'écurie. Ces douze êtres vivants disparaissaient dans un manoir où l'on aurait à peine aperçu cent chevaliers, leurs dames, leurs écuyers, leurs valets, les destriers et la meute du roi Dagobert.
Pendant la mauvaise saison, des mois entiers s'écoulaient sans qu'aucune créature humaine frappât à la porte de notre forteresse. Si la tristesse était grande sur les bruyères de Combourg, elle était encore plus grande au château, augmenté par l'humeur taciturne et insociable de mon père. »

L’esprit de famille selon Chateaubriand père :
« Au lieu de resserrer sa famille et ses gens autour de lui, il les avait dispersés à toutes les aires de vent de l'édifice. Sa chambre à coucher était placée dans la petite tour de l'est. L'appartement de ma mère régnait au-dessus de la grande salle. Ma sœur habitait un cabinet dépendant de l'appartement de ma mère. La femme chambre couchait loin de là, dans le corps de logis des grandes tours.
Moi, Chateaubriand, enfant, j'étais niché dans une espèce de cellule isolée, au haut de la tourelle.
À huit heures, les soirs d’hiver, la cloche annonçait le souper.
Le souper fini et les quatre convives revenus de la table à la cheminée, ma mère se jetait, en soupirant, sur un vieux lit de jour de siamoise flambée ; on mettait devant elle un guéridon avec une bougie. Je m'asseyais auprès du feu avec Lucile. Mon père commençait alors une promenade qui ne cessait qu'à l'heure de son coucher. Il était vêtu d'une robe de ratine blanche, ou plutôt d'une espèce de manteau que je n'ai vu qu'à lui. »

Un spectre dans le salon de Chateaubriand :
« La tête demi-chauve de mon père était couverte d'un grand bonnet blanc qui se tenait tout droit. Lorsqu'en se promenant il s'éloignait du foyer, la vaste salle était si peu éclairée par une seule bougie qu'on ne le voyait plus ; on l'entendait seulement encore marcher dans les ténèbres : puis il revenait lentement vers la lumière et émergeait peu à peu de l'obscurité, comme un spectre, avec sa robe blanche, son bonnet blanc, sa figure longue et pâle. Lucile et moi nous échangions quelques mots à voix basse quand il était à l'autre bout de la salle ; nous nous taisions quand il se rapprochait de nous, saisis de terreur.
Dix heures sonnaient à l'horloge du château : mon père s'arrêtait. Ma sœur Lucile et moi, nous nous tenions sur son passage ; nous l'embrassions en lui souhaitant une bonne nuit. Il penchait vers nous sa joue sèche et creuse sans nous répondre. Puis il continuait sa route et se retirait au fond de la tour, dont nous entendions les portes se refermer sur lui. »

Les chambres hantées du château de Combourg :
« Le talisman était brisé ; ma mère, ma sœur et moi, transformés en statues par la présence de mon père, nous recouvrions les fonctions de la vie par un débordement de paroles : si le silence nous avait opprimés, il nous le payait cher.
Ce torrent de paroles écoulé, j'appelais la femme de chambre, et je reconduisais ma mère et ma sœur à leur appartement. Avant de me retirer, elles me faisaient regarder sous les lits, dans les cheminées, derrière les portes, visiter les escaliers, les passages et les corridors voisins. Toutes les traditions du château voleurs et spectres, leur revenaient en mémoire. Ma mère et de ma sœur se mettaient au lit, mourantes de peur ; je me retirais au haut de ma tourelle. »

L’enfant Chateaubriand logé dans le donjon :
« La fenêtre de mon donjon s'ouvrait sur la cour intérieure ; le jour, j'avais en perspective les créneaux de la courtine opposée. La nuit, je n’apercevais qu'un petit morceau de ciel et quelques étoiles. Lorsque la lune brillait j'en étais averti par ses rayons, qui venaient à mon lit au travers des carreaux losanges de la fenêtre. Des chouettes, voletant d'une tour à l'autre, passant et repassant entre la lune et moi, dessinaient sur mes rideaux l'ombre mobile de leurs ailes. Relégué dans l'endroit le plus désert, à l'ouverture des galeries, je ne perdais pas un murmure des ténèbres. Quelquefois le vent laissait échapper des plaintes ; tout à coup ma porte était ébranlée avec violence, les souterrains poussaient des mugissements, puis ces bruits expiraient pour recommencer encore. »

L’éducation du chevalier Chateaubriand :
« L'entêtement du comte de Chateaubriand à faire coucher un enfant seul au haut d'une tour pouvait avoir quelque inconvénient ; mais il tourna à mon avantage.
Cette manière violente de me traiter me laissa le courage d'un homme, sans m'ôter cette sensibilité d'imagination dont on voudrait aujourd'hui priver la jeunesse. Au lieu de chercher à me convaincre qu'il n'y avait point de revenants, on me força de les braver. Lorsque mon père me disait, avec un sourire ironique : « Monsieur le chevalier aurait-il peur ? » il m'eût fait coucher avec un mort. »

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Alfred de Musset, le dandy débauché, 160 ans, Gabrielle Dubois

Alfred de Musset, #gabrielledubois

 ALFRED DE MUSSET, LE DANDY DÉBAUCHÉ, 160 ANS DE POÉSIE

Moi, Alfred de Musset, né le 11 décembre 1810 dans une famille aristocratique, lettrée et aimante, étais poète dans l’âme et dans la vie.
À dix-sept ans, je fréquentais déjà le Cénacle : Victor Hugo, Théophile Gautier, Vigny, Mérimée, Dumas, Balzac ou encore Nerval.

Le bonheur perdu de Musset
J’ai eu le courage de vivre et d’aucuns m’ont traité de dandy débauché… d’aucuns n’avaient pas tort. Pas même George Sand, qui répondit à mon cher ami Sainte-Beuve quand il voulut me présenter à elle qu’elle ne le voulait pas, disant que j’étais très dandy et que nous ne nous conviendrions pas.
Mais il était écrit que nous étions nés pour nous connaître et pour nous aimer et que la postérité répèterait nos noms comme ceux de ces amants immortels qui n’en ont plus qu’un à eux deux, Roméo et Juliette, Héloïse et Abélard. Je croyais au bonheur alors, et toute ma souffrance est de l'avoir perdu sans lui avoir donné. Maudite mémoire importune qui m’empêchera de l’oublier, Ô mon George, ma maîtresse !

Musset lLe maître des mots
Si j’ai manqué de courage, c’est du courage d'enfant qui consiste à vieillir.
Pourtant les dieux s’étaient penchés sur mon berceau : outre la beauté, la richesse et l’esprit, je parlais indifféremment la langue des dieux et la langue des hommes, comme l’a si aimablement écrit Théophile Gautier, notre bon Théo.

Musset, mort il y a 160 ans
Ma première pièce de théâtre a été un échec ? Oui. Mais depuis 160 ans que mon corps de 46 ans, fatigué par la maladie et l’alcool, repose au Père Lachaise ; à ce propos, avez-vous fait ce que j’avais demandé ?
« Plantez un saule au cimetière.
J’aime son feuillage éploré ;
La pâleur m’en est douce et chère,
Et son ombre sera légère
À la terre où je dormirai. »
Depuis 160 ans, donc, combien de milliers, de millions d’entre vous ont pleuré d’émotion ou de rire dans les théâtres où l’on joue toujours mes comédies :
À quoi rêvent les jeunes filles ? Les Caprices de Marianne, Lorenzaccio ou On ne badine pas avec l'amour ?

Musset l’amoureux
Alors, oui, j’ai aimé les comédiennes sur scène autant que dans leurs lits !
Je me suis même permis de remettre, fort courtoisement, la grande Rachel à sa place quand elle m’invita à un dîner de cérémonie dans l'hôtel qu'elle avait fait bâtir rue Trudon. Rachel avait pris mon bras pour aller à la salle à manger. Nous passâmes par un escalier un peu étroit. Je marchais malencontreusement sur sa robe, alors Rachel me dit, avec ses grands airs :
« - Quand on donne le bras a une femme, on prend garde où l'on met le pied.
- Quand on est devenue princesse, lui répondis-je, et qu'on se fait bâtir un hôtel, on commande à son architecte un escalier plus large. »
Malgré cela, que voulez-vous, quelques comédiennes m’ont aimé !

Musset le viveur
J’ai vécu, malgré la maladie, ou peut-être grâce à elle, en voulant connaître et éprouver toutes les émotions du monde. Je ne me suis pas privé d’inventer quelque folie qui perde l'âme et le corps.
Qu’y puis-je si quand un bon souper me réveille, je faisais sortir le poème de la bouteille ?
Qu’y puis-je si mon cœur, mon faible cœur, me disait : ce n'est point assez d'aimer sa maîtresse et en changer sans cesse nous rend doux et chers les chagrins passés ?
Au siècle où j’étais, la plupart des hommes étaient inconstants. Sur deux amoureux pleins d'un zèle extrême, la moitié aimait pour passer le temps.

Musset le tourmenté
C'est là toute ma vie. Pendant que mon esprit cherchait sa volonté, mon corps savait la sienne et suivait la beauté. J’ai vécu autrement, mais ainsi j’ai aimé. Dans cette vie, rien n'est bon que d'aimer, n'est vrai que de souffrir.

Bien que l’adversité m’ait fait d’Alfred Tattet un ami pour la vie, une autre compagnie ne m’a jamais quitté :
« Le ciel m'a confié ton cœur.
Quand tu seras dans la douleur,
Viens à moi sans inquiétude.
Je te suivrai sur le chemin ;
Mais je ne puis toucher ta main,
Ami, je suis la Solitude. »
En moi il existe un poète endormi toujours jeune et vivant. Pourtant vers la fin de ma vie terrestre, mon imprimeur crie à tue-tête que sa machine est toujours prête, et que la mienne n'en peut mais.
Et malgré tout cela, enfant dissipé, j’ai été nommé Chevalier de la Légion d'Honneur et, poète salué par Pouchkine, j’ai été élu à l'Académie Française !

Musset et la poésie
Je suis Alfred de Musset, le poète qui n’a cherché qu’à
« Chasser tout souvenir et fixer sa pensée,
Sur un bel axe d'or la tenir balancée,…
Aimer le vrai, le beau, chercher leur harmonie ;
Écouter dans son cœur l'écho de son génie ;
Chanter, rire, pleurer, seul, sans but, au hasard ;
D'un sourire, d'un mot, d'un soupir, d'un regard
Faire un travail exquis, plein de crainte et de charme
Faire une perle d'une larme :
Du poète ici-bas voilà la passion,
Voilà son bien, sa vie et son ambition. »
Ah ! chers lecteurs, quand on y pense, ce temps qu'en folie on dépense, comme il nous échappe et nous fuit ! Mais pourquoi donc tant d’impatience, d’aller plus vite à l’échéance, au lieu de lire la poésie ?

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PIERRE LAROUSSE COMME VOUS NE L’AVEZ JAMAIS LU

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NE DITES PLUS : C’EST L’AUTOMNE !

NE DITES PLUS : C’EST L’AUTOMNE !


Je ne veux pas vous entendre dire tout simplement : Aujourd’hui, c’est l’automne !
D’abord parce que chacun le sait, mais surtout, parce qu’il y a tant de belles façons de le vivre en France et de le dire en français…

L’automne rural
Le citadin, bien souvent, n’aime pas l’automne. Le piéton est éclaboussé par les voitures, l’usager des transports en commun suffoque dans l’air confiné et vicié du bus, l’heureux propriétaire d’une voiture ne sait plus où la garer parce que tout le monde a pris la sienne pour ne pas se mouiller.
George Sand l’avait bien compris : une seule solution pour passer un bel automne : habiter à la campagne :
« C'est au coin du feu que la nature nous convie en automne à la vie de famille, et c'est aussi en pleine campagne que les rares beaux jours de cette saison peuvent se faire sentir et goûter.
Aux champs, un rayon de soleil ou quelques heures de vent rendent l'air sain et la terre propre. La vie factice et absurde de nos riches parisiens s'épuise à lutter contre la nature. On s’imagine à Paris que la nature est morte pendant six mois, et pourtant les blés poussent dès l'automne… »

L’automne haut en couleurs
Pour le premier jour de l’automne, retenez ces quatre vers de Théodore de Banville, et au premier collègue qui dira : Aujourd’hui, c’est l’automne ! répondez :
« Sois le bienvenu, rouge Automne,
Accours dans ton riche appareil,
Embrasse le coteau vermeil
Que la vigne pare et festonne… »
Voilà qui aura plus de gueule, non ?
Et si l’on vous traite de poète du vendredi, ne vous laissez pas intimider et ajoutez quelques vers de Victor Hugo :
« …Où va ce vent d'automne au souffle desséché
Qui passe en emportant sur son aile inquiète
Et les feuilles de l'arbre et les vers du poète… »

L’AUTOMNE, ça déménage !

Mais redescendons un peu de nos hauteurs poétiques vers les chaussées de nos grandes villes avec Delphine de Girardin qui, à l’automne en 1836, rapportait le chassé-croisé des déménagements parisiens, petite pépite trouvée dans Départs d’auteurs :
« Les grands événements de la semaine parisienne sont les déménagements. C'est un immense chassé-croisé. On ne peut faire un pas sans être arrêté par une voiture de déménagement. Vous tournez une rue... et vous vous trouvez nez à nez avec un buste de grand homme qui marche à reculons. Le croira-t-on ? hier nous avons surpris un innocent jeune homme rajustant sa cravate devant une grande et belle glace qui marchait à pas mesurés devant lui. Les commissionnaires doivent être bien fatigués ce mois-ci : le mois d'octobre est un bon mois pour eux. »

L’automne poétique
Vous voulez parler de l’automne avec votre moitié, et souhaitez que la saison la fera se pâmer ? essayez quelques vers de Baudelaire
« Vous êtes un beau ciel d'automne, clair et rose !
Mais la tristesse en moi monte comme la mer,
Et laisse, en refluant, sur ma lèvre morose
Le souvenir cuisant de son limon amer… »
… ou de Théophile Gautier son maître : avec son vers octosyllabique qui lui est si cher, même La dernière feuille de l’automne devient un diamant :
« Il ne reste plus dans mon âme
Qu'un seul amour pour y chanter,
Mais le vent d'automne qui brame
Ne permet pas de l'écouter... »

Automne et philosophie
Et pourquoi au lieu d’en parler, comme la Comtesse de Noailles dans Exactitudes, n’écoutions-nous pas le silence de l'automne et n’essaierions-nous pas d’en comprendre la philosophie ?
« La nature, ayant l'expérience de son éternité, accueille sans révolte ses passagers repos. La paix tombe des cieux, s'avance de toute part, molle banquise des airs, et bâtit autour des mondes d'Occident sa calme forteresse.
Que tout est calme, désarmé.
Automne, vous qui absorbez pour émettre, connaîtrai-je un jour votre dénuement noblement accepté, et ce mystique espoir en la vie éternelle par quoi vous possédez la quiétude harmonieuse et la sérénité ? »

L’automne à toute vitesse
Mais si vous n’avez pas de mémoire, n’êtes ni poète ni philosophe, faites comme Alexandre Dumas qui lui en avait, de la mémoire ! et sautez allègrement d’une saison à l’autre. Après tout, chacun de nous connaît leur rythme et leurs couleurs !
Extrait des Mohicans de Paris :
« La fenêtre (…) s'ouvrait sur un beau jardin plein de fleurs au printemps, de fruits à l'automne, et de soleil l'été. »

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L’ÉTERNELLE JEUNESSE DE CHARLES BAUDELAIRE

L’ÉTERNELLE JEUNESSE DE CHARLES BAUDELAIRE


Baudelaire était un admirateur de Théophile Gautier, comme le bon Théo l’était de l’auteur des Fleurs du mal. Dans ce dernier recueil, dans une édition de 1868, on trouve, en préface, un bel éloge et un beau portrait de Baudelaire par Gautier :

 

La torture des passions

« Il est rare qu’un poète, qu’un artiste soit connu sous son premier et charmant aspect. La réputation ne lui vient que plus tard, lorsque déjà les fatigues de l’étude, la lutte de la vie et les tortures des passions ont altéré sa physionomie primitive ; il ne laisse de lui qu’un masque usé, flétri, où chaque douleur a mis pour stigmate une meurtrissure, une ride. C’est cette dernière image, qui a sa beauté aussi, dont on se souvient. »
Mais Gautier préfère nous peindre le portrait d’un Baudelaire tel qu’il l’a rencontré alors qu’il avait 28 ans.

DES YEUX COULEUR DE TABAC D’ESPAGNE

« La première fois que nous rencontrâmes Baudelaire, ce fut vers le milieu de 1849.
Son aspect nous frappa : il avait les cheveux coupés très raz et du plus beau noir ; ces cheveux, faisant des pointes régulières sur le front d’une éclatante blancheur, le coiffant comme un espèce de casque sarrasin ; les yeux, couleur de tabac d’Espagne, avaient un regard spirituel, profond, et d’une pénétration peut-être trop insistante ; quant à la bouche, meublée de dents très blanches, elle abritait, sous une légère et soyeuse moustache ombrageant son contour, des sinuosités mobiles, voluptueuses et ironiques comme les lèvres des figures peintes par Léonard de Vinci ; le nez, fin et délicat, un peu arrondi, aux narines palpitantes semblait subodorer de vagues parfums lointains ; une fossette vigoureuse accentuait le menton comme le coup de pouce final du statuaire ; les joues, soigneusement rasées, contrastaient, par la fleur bleuâtre que veloutait la poudre de riz, avec les nuances vermeilles des pommettes. »

CHARLES LE GENTLEMAN

« Le cou, d’une élégance et d’une blancheur féminines, apparaissait dégagé, partant d’un col de chemise rabattu et d’une étroite cravate en madras des Indes à carreaux. Son vêtement consistait en un paletot d’une étoffe noire lustrée et brillante, un pantalon noisette, des bas blancs et des escarpins vernis, le tout méticuleusement propre et correct, avec un cachet voulu de simplicité anglaise et comme l’intention de se séparer du genre artiste… Charles Baudelaire appartenait à ce dandysme sobre qui râpe ses habits avec du papier de verre pour leur ôter l’éclat endimanché et battant tout neuf, si désagréable pour le vrai gentleman. »

UN ÉGARÉ DANS LA BOHÊME

« Baudelaire se piquait de garder les plus étroites convenances, at sa politesse était excessive jusqu’à paraître maniérée, ce qu’elle n’était pas. Il mesurait ses phrases, n’employait que les termes les plus choisis, et disait certains mots d’une façon particulière, comme s’il eût voulu les souligner et leur donner une importance mystérieuse. Il avait dans la voix des italiques et des majuscules initiales.
Ses gestes étaient lents, rares et sobres, il avait horreur de la gesticulation méridionale. C’était un dandy égaré dans la bohème, mais y gardant son rang et ses manières. »

L’HOMME QUI VOLTIGEAIT SUR LES PARFUMS

« Baudelaire avait l’habitude d’appuyer, en parlant, son index contre sa tempe ; ce qui est, comme on sait, l’attitude du portrait de l’humoriste anglais, placé au commencement des œuvres du poète dont « l’âme voltige sur les parfums, comme l’âme des autres hommes voltige sur la musique. »

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LES HAUTS ET LES BAS DE LA RENTRÉE

LES HAUTS ET LES BAS DE LA RENTRÉE

BIENTÔT LA RENTRÉE

« Ah, bientôt la rentrée ! »
Exclamation à lire avec un ton de désolation extrême… pour être dans le ton !
Eh, bien, comme vous le savez peut-être déjà, j’ai la fâcheuse manie de ne pas être dans le ton.
Alors par association d’idées : rentrée, rentrée des classes, dictionnaire, j’ai cherché la définition du mot rentrée dans le Larousse, il en donne tout plein. Première de ses définitions :
« Action de rentrer quelque chose dans un local, à l'abri : Participer à la rentrée des foins. »
Mais qui peut, de nos jours, en France, dire qu’il se met à l’abri quand il rentre au travail ? Je laisse à chacun la responsabilité de sa propre réponse.

VACANCES D’ÉTÉ OU TRAVAIL D’ÉTÉ

Je vous ferai grâce des statistiques et autres sondages qui ne reflètent que ce qu’ils veulent bien refléter ; nous savons bien qu’il est un certain nombre d’indépendants, de petits entrepreneurs, de travailleurs consciencieux, d’étudiants dont les parents ne sont pas assez pauvres pour recevoir des bourses, mais pas assez riches pour leur offrir chambre en ville et argent de poche, ou encore Français qui ont un rêve et qui se donnent tous les moyens pour le réaliser, et tous leurs enfants qui ont pris le soleil sous leurs casquettes auréolées de transpiration dans la cour goudronnée du centre-aéré qui est souvent leur école-même ; bref, certains Français, les silencieux, n’ont pas ou quasiment pas quitté le boulot cet été. Et donc, pour participer à cette grande affaire qu’est la rentrée et qui semble préoccuper nombre de Français, encore faudrait-il qu’il y eût sortie !

MAIS QUI SONT CES FRANÇAIS ?

Mais pourquoi donc ces gens-là travaillent-ils sans relâche ? Qui sont-ils ? On hésite à leur mettre une étiquette : ambitieux, abrutis ? On se demande quelles sont leurs motivations : réussite à tout prix, appât du gain ? Puis l’on s’inquiète : et s’ils allaient réussir grâce à leur travail ? Quelle chance ils auraient eue ! Quelle injustice se serait pour ceux qui sont partis en vacances.
Une chance dîtes-vous ?
Eh bien, oui, une chance d’être nés travailleurs : l’effort ne leur coûte pas, le travail ne leur est pas une corvée, la patience est dans leur nature, les difficultés leur sont de joyeux défis à relever ! Donc, pourquoi, avec tant de facilités, mériteraient-ils d’atteindre les buts qu’ils se sont fixés et pour lesquels ils se sont astreints au travail pendant que nous prenions des vacances méritées et durement acquises il y a quatre-vingts ans ?
Il serait vraiment temps de revoir la définition du mot travail ! Depuis Germinal, on est resté sur l’idée que le travail est une plaie. Mais les journées de travail pour certains Français, ne font plus douze heures depuis presque un siècle, les semaines de six jours ne se voient plus que dans les manuels d’histoire, la locomotive n’est plus alimentée en charbon, et un long ennui des RTT a remplacé le plaisir de quelques heures de liberté.

QUI TRAVAILLE POUR QUI ?

Mais revenons à l’une des multiples définitions du mot rentrée du Larousse :
« Pour un acteur, un homme public, fait de reparaître, après une absence, dans son activité : Député qui prépare sa rentrée politique. »
Après un mois (ou deux ?) d’absence, le député, cette créature dont Théophile Gautier ne pensait pas grand bien, je le cite :
« Je ne comprends guère l’utilité qu’il y a à parquer deux ou trois cents provinciaux dans une baraque de bois avec un plafond peint par M. Fragonard pour leur faire tripoter et gâcher je ne sais combien de petites lois absurdes ou atroces. »
Le député, donc, reparaît… Peut-être faudrait-il que le dictionnaire ait spécifié qu’il doive se mettre au travail et non pas seulement « reparaître » ?
Ah, député, quand tu feras ta rentrée, souviens-toi que certains de tes électeurs qui ont cru travailler pour eux cet été, ont en fait travaillé pour toi, alors, s’il te plaît, travaille pour eux !
Personnellement, je fais plutôt mienne ce qu’a confié un jour Napoléon III à Arsène Houssaye :
« Sans chef et sans ministres, la France se porterait tout aussi bien. »
Mais ça, c’est une autre histoire…

LE GROUPE OCCULTE

Ce qui me fait penser à une autre définition du mot rentrée, mot qui a décidément beaucoup inspiré notre gros Larousse :
« Action de recouvrer des fonds ; somme recouvrée : Attendre des rentrées importantes »
Ah ! Si seulement retrouver les commandes de sa petite entreprise ou de son boulot voulait effectivement dire recouvrer des rentrées importantes ! Peut-être serait-ce vrai si la petite entreprise était un « Groupe occulte de personnes qui se soutiennent dans leurs intérêts par toutes sortes de moyens », cf définition du mot mafia dans livre déjà cité… !
Les personnes de ce « groupe occulte » ne seraient-elles pas au nombre de 577, cf paragraphe précédent ? En ce cas, il est normal que ce soient elles, « qui se soutiennent dans leurs intérêts par toutes sortes de moyens », qui « recouvrent les fonds », non ?

HUMOUR DE RENTRÉE

Pour toutes ces raisons, la rentrée, pour certains Français, a une allure surréaliste de :
« Retour dans les couches denses de l'atmosphère terrestre d'un véhicule spatial ou d'une tête nucléaire larguée par un missile balistique. » (autre définition du Larousse)

Mais haut les cœurs et finissons en beauté, en clin d’œil, ou en sourire ironique, voici la dernière définition laroussienne du mot rentrée :
« Période qui succède aux congés annuels au début de l'automne : Des grèves qui annoncent une rentrée difficile. »
Auteurs du Larousse, seriez-vous plein d’humour ?
Il y a fort à parier que cette définition-là ne se trouve dans aucun autre dictionnaire au monde : voilà une chose que seuls les Français possèdent… mais qui nous l’envie ?

Gabrielle Dubois  Article paru dans la presse

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L’HÉRITAGE DES FRÈRES GONCOURT, par Gabrielle Dubois

L’HÉRITAGE DES FRÈRES GONCOURT, par Gabrielle Dubois


Qui sont les frères Goncourt à l’origine du célèbre prix littéraire  Comment ces deux hommes ont-ils influencé l’offre littéraire française de nos jours et formaté l’esprit de générations de lycéens.

Les Goncourt selon l’académie Goncourt


Extrait du site internet de l’Académie Goncourt, au sujet des frères Goncourt
« … rien ne flattait plus Edmond de Goncourt que de s'entendre dire qu'il avait usé sa vie d'artiste à tenter l'expression de l'inexprimable, à rendre ce qui ne saurait être rendu, et qu'il appelait dans son jargon  l'irrendable. »
Cette phrase, d’après le site de l’Académie Goncourt, est copiée du livre  Vingt-cinq ans de littérature française, par Eugène Montfort (1877-1936), publié en 1925.

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Eugène Montfort par Raoul Duffy

Les Goncourt perçus par leurs contemporains


Voici maintenant l’extrait exact d’Eugène Montfort
« … rien ne flattait plus doucement Edmond de Goncourt que de s’entendre dire qu’il avait usé sa vie d’artiste à tenter l’expression de l’inexprimable, à rendre ce qui ne saurait être rendu, et qu’il appelait dans son jargon  l’irrendable. On peut en juger par la complaisance avec laquelle il portait de pareilles inscriptions dans son journal. Lundi 24 janvier 1876 chez Alphonse Daudet  « Rendre l’irrendable, c’est ce que vous avez fait, me dit ce soir Alphonse, ça doit être l’effort actuel, mais le point où il faut s’arrêter  voilà le difficile, sous peine de tomber dans l’amphigourisme. » Jusqu’à quel point Goncourt s’est-il retenu de tomber dans l’amphigourisme, c’est ce que l’on ne saurait déterminer. »

Edmond Goncourt a donc tenté d’exprimer l’inexprimable ; le site de l’Académie Goncourt ne précise pas s’il y est arrivé… Et peut-être est-ce pourquoi les frères Goncourt passaient tant de temps chez Théophile Gautier  parce que lui y arrivait naturellement.
Dans Théophile Gautier par Charles Baudelaire, Baudelaire cite Gautier
« Tout homme qu'une idée, si subtile et si imprévue qu'on la suppose, prend en défaut, n'est pas un écrivain. L'inexprimable n'existe pas. »
Et il n’y a qu’à lire Théophile Gautier pour reconnaître cette vérité.
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Théophile Gautier
Maintenant, voici un extrait du Collier des jours, de Judith Gautier, où elle relate une conversation qu’elle a eu avec son père Théophile Gautier au sujet des frères Goncourt qui venaient très souvent rendre visite à Gautier
« - Qu’est-ce que tu penses des Goncourt  demande Théophile à sa fille.
- (…) Quand ils sont là, on est content de les voir, très intéressé par ce qu’ils disent, et cependant on ne se sent pas à l’aise, on dirait qu’on entre en classe… qu’on n’a plus le droit de dire des bêtises… c’est drôle… Enfin, je ne sais pas m’expliquer.
- Je te comprends d’autant mieux, répond Gautier, que je connais la raison de ton impression, qui est bien près d’être la mienne. Malgré le charme de leur causerie, leur aisance et leur désintéressement apparent, on sent en eux une préoccupation, une tension d’esprit. Ils ne causent pas, comme moi, par exemple, pour le simple plaisir de causer  ils étudient et ils observent ; ils se documentent.
- Oui, c’est cela. Et même nous, qui n’avons qu’à écouter, nous sommes mal à l’aise. Je vois bien que, toi aussi, tu n’es pas comme toujours et que quelque chose te gêne.
- Oui, par moments, tout à coup, je suis inquiet, et je n’ose plus me déboutonner  ils écoutent avec une attention si intense, avec la volonté si évidente de retenir, d’apprendre par cœur ce qu’ils entendent, que je suis interloqué… Comment dire tout ce qui vous passe par la tête, quand on a la sensation que l’on parle peut-être pour la postérité  On devient gauche et affecté comme devant l’appui-tête du photographe… Et note bien que, s’il m’échappe quelque ânerie, malgré la déférence respectueuse qu’ils ont pour moi, ils sont tellement éperdus de réalisme qu’ils la saisiront au vol et la reproduiront de préférence, en la grossissant malgré eux… On court le risque d’apparaître aux populations sous un jour fâcheux, autant qu’inexact, car rien ne défigure, quelquefois, comme la photographie… Oui… j’ai l’impression qu’ils prennent des notes  quand on ne les regarde pas, ils doivent écrire sur leurs manchettes.
- La littérature est donc pour eux un devoir sans récréation
- Ils en sont possédés… Pour les plus belles fleurs, ils sont toujours d’actives abeilles, jamais des papillons… Maintenant, dis ce que tu penses de leur talent, Judith.
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- (…) Leur style si nouveau et si compliqué m’intéresse beaucoup, mais en même temps, me distrait du roman. Les mots accrochent trop mon attention  je les remarque, et j’oublie de quoi l’on parle ; c’est d’ailleurs, le plus souvent, de choses insignifiantes. Les descriptions sont parfaites, mais les endroits décrits laids et ennuyeux ; les personnages sont saisissants de vérité, mais on aimerait autant ne pas les voir, et on les fuirait comme la peste, si on avait le malheur de les rencontrer.
- Tu exagères peut-être un peu ! Cependant il y a quelque chose d’assez juste dans ton observation  c’est le contraste entre le style recherché et la banalité du sujet. Ils enchâssent, dans un métal précieux et tarabiscoté, des cailloux et des tessons. Ils ne veulent pas choisir les aventures rares et dignes d’être contées, ils redoutent d’embellir la vie  aussi arrivent-ils quelquefois à être ennuyeux comme elle… Cela n’empêche pas qu’ils ne soient charmants et n’aient beaucoup de talent… »

Que chacun médite ce dernier paragraphe et se fasse sa propre idée sur une bonne partie de l’offre littéraire française, et surtout de l’offre littéraire proposée aux lycéens qui passent leur bac de français cette année, comme ma fille par exemple.
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Histoire de l'amour en poésie par Gabrielle Dubois

Brève histoire de l'amour en poésie
Brève histoire de l'amour en poésie

Brève histoire de l’amour en poésie par Gabrielle Dubois

 


Il y a 2 milliards d’années,
L’amour pullule chez les cellules :
« Cellule un dans son eau,
Cellule deux en même eau.
Deux cellules que c’est chaud,
Un organisme que c’est beau ! »

Il y a 2500 ans,
L’amour grec et antique, amour anacréontique
par Anacréon :
« L'Amour me donne des ailes légères,
Je m'élève jusques aux cieux,
Mais l'objet de mon ardeur
est insensible à mes feux. »

Il y a 900 ans,
L’amour troubadour
par Bernard de Ventadour,
« Hélas ! tant en croyais savoir
En amour, et si peu en sais.
Car j'aime sans y rien pouvoir
Celle dont jamais rien n'aurai. »

Il y a 160 ans,
L’amour romantique, amour emblématique,
par Théophile Gautier :
« À l'Idéal ouvre ton âme ;
Mets dans ton cœur beaucoup de ciel,
Aime une nue, aime une femme,
Mais aime ! C'est l'essentiel ! »

2017,
L’amour est informatique, émoticônique :
«  Brève histoire de l'amour en poésie ?
   Brève histoire de l'amour en poésie !  » 

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Théophile nous élève

Atkinson Grimshaw, London, Gabrielle Dubois
Atkinson Grimshaw, London, Gabrielle Dubois

Théophile Gautier, extrait de La belle Jenny :
« Déjà se balançait à l’horizon l’immense dais de vapeur toujours suspendu sur la ville de Londres. Les cottages et les maisons, d’abord disséminés, commençaient à former des masses plus compactes. Des ébauches de rue venaient s’embrancher sur la route. Les hautes cheminées de briques des usines, pareilles à des obélisques égyptiens, se dressaient au bord du ciel et dégorgeaient leurs flots noirs dans le brouillard gris. La flèche pointue de Trinity-Church, le clocher écrasé de Saint-Olave, la sombre tour de Saint-Sauveur avec ses quatre aiguilles, se mêlaient à cette forêt de tuyaux qu’elles dominaient de toute la supériorité d’une pensée céleste sur les choses et les intérêts terrestres. »
Voilà, entre autres, pourquoi j’admire Théophile Gautier. Cette description n’est-elle pas une merveille de construction ? On commence éparpillé au ras du sol et, subtilement, on se rassemble et on s’élève. Et moi, je m’incline bien bas devant Théophile.

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Le dernier roman de Gabrielle Dubois vient de paraître !

Les confessions d’une autographe
Les confessions d’une autographe

Présentation:

Gabrielle Dubois, au sujet de son dernier roman, Les confessions d’une autographe.



Dans ce troisième roman, je vous ferai découvrir une partie des mémoires de Maximilian von Lekkowski, romancier du dix-neuvième siècle, amusant et amuseur, léger et inconstant dans sa propre vie, semblant n’attacher d’importance à rien, sauf à aider et protéger le seul grand amour qu’il eût jamais connu, celui de Calixte et Marios, ses deux amis.
Grâce aux confessions de Mlle de Blanchecombe et celles des nombreux personnages qui gravitent autour d’elle, il va approfondir sa connaissance de l’âme féminine et, la poussant dans les retranchements les plus intimes de son cœur et de sa pudeur, il va pouvoir nous livrer tous les ressorts d’une grande histoire d’amour. Mais il y a toujours un risque, pour un écrivain, à vouloir se faire le confesseur de son sujet, qui est de trop s’attacher à lui...
Comme on regarderait attentivement dans ses moindres nuances une estampe à la loupe, au fil des confidences, on se fait, en même temps que Maximilian, de détails en détails, une image nette de cette autographie d’un amour.
Je vous laisserai donc entre les mains de Maximilian von Lekkowski.
Bon voyage !

 

 

EXTRAIT :


Tous droits réservés.

Chapitre 1
Le réfectoire de la deuxième chance

Le lycée Philippe le Bel, en plein cœur de Paris, sur les bancs duquel j’usais mes pantalons depuis un an déjà, avait pour élèves les rejetons de la crème de l’aristocratie française, ainsi que quelques-uns des noblesses européenne et prussienne, celle dont je faisais partie. Comme chacun sait, je suis le deuxième et dernier fils du baron Alexandre von Lekkowski. Le jour de la rentrée scolaire 1849, ce fut dans ce lycée que je rencontrai Marios Constantin pour la première fois.

Un an auparavant, après un séjour d’une année en Italie et en France avec ma tendre mère, séjour durant lequel j’avais été choyé et traité comme un prince que je pensais être, je n’étais guère désireux de rentrer chez nous, en Prusse, où m’attendait un père dont je n’étais pas le fils aîné, et un frère aîné étrangement acariâtre et méchamment ambitieux. Je dis étrangement, parce que ce frère, du point de vue du caractère, ne ressemblait en rien à nos parents, ni même à moi.
Le baron von Lekkowski mon père, passait la plus grande partie de son temps à la chasse, connaissant chaque bosquet de ses terres immenses, reconnaissant chaque cri d’animal à poils ou à plumes, capable de remonter la piste d’un gibier à l’empreinte laissée dans la neige fraîche, à la feuille froissée sur l’arbre à son passage. Si je me joignais à lui avec plaisir dès que je rentrais chez nous, je n’envisageais pas pour autant courir les bois à longueur d’année. Déjà un autre genre de chasse, en alcôve, avait ma préférence. Père aimait la nature.
À l’opposé de son mari, ma mère était une femme de salons. Musiciens, savants et écrivains formaient son petit cercle. Les deux conditions pour en faire partie, étaient d’avoir du talent et le goût du rire. Mère aimait rire.
Ils avaient l’un pour l’autre, non pas cet amour fou que l’on rencontre dans les romans et que je n’ai rencontré qu’une fois dans ma vie, mais l’affection et la tendresse que peuvent parfois se porter des époux de caractère doux, mariés par intérêt et qui, n’étant tombés amoureux ni dans le mariage, ni en dehors, prennent avec philosophie et bonheur le sort que la vie leur a réservé.

Après nos pérégrinations sous le doux soleil italien, j’obtins, par retour de courrier, l’autorisation de mon père de rester à Paris pour finir mes études et laissai mère s’en retourner chez nous. J’avais dix-sept ans. Oui, je sais, je n’étais pas bien en avance pour entrer en classe de seconde, mais ma scolarité avait été des plus décousues... nous y reviendrons.
Mon père loua donc pour moi un appartement petit, mais fort confortable, à l’hôtel des Trois Empereurs, place du Palais-Royal, mais il y mit plusieurs conditions. Je devais m’inscrire au lycée Philippe le Bel pour y suivre les cours, ma conduite devait y être irréprochable afin qu’il n’eût pas à demander à notre ambassadeur d’intervenir pour moi auprès des autorités françaises. Enfin, je devais lui envoyer, chaque trimestre, les félicitations de mes professeurs. Je remplis ces conditions. Je m’inscrivis dans ce lycée le plus prestigieux de la capitale, je n’y manquai aucun cours, n’y fis pas de grabuge. J’oubliais seulement de travailler les mathématiques et les sciences pour lesquelles je n’avais aucune affinité. Quant au français, latin et grec, qui étaient pourtant des langues que j’avais affectionnées jusqu’à ce jour, j’y consacrais si peu de temps, que je n’y brillais guère mieux. Par contre, à la fin de l’année, je dois avouer que j’excellais dans une matière jusqu’alors inconnue de moi, mais bien souvent caressée en rêves : les femmes et leurs douces langues qui, elles, étaient bien vivantes.
À bout de patience, mon père m’ordonna de rentrer à la maison dès la fin des cours. Entièrement dépendant de son bon vouloir financier, j’obéis. Si je voulais retourner à Paris pour le premier septembre suivant, je n’avais que quelques jours au mois d’août, si je décomptais l’aller et retour jusque chez nous, pour convaincre mon père. L’argument selon lequel j’étais devenu le jeune homme le plus fashionable de la capitale française, je le savais, serait à proscrire, quand bien même être à la pointe de la mode n’est pas donné au tout venant. C’est au contraire un exercice délicat qui nécessite un parfait équilibre entre les aptitudes innées qui sont de bonnes et belles dispositions physiques, et les acquises, qui sont de savoir devancer d’un soupçon les tendances mais sans trop, pour ne jamais, au grand jamais, frôler le ridicule, et rester simple et aimable en toutes circonstances. Ce dernier point est toujours celui par lequel pêchent les jeunes bellâtres qui affichent leur supériorité de don Juan blasé et par là-même, en deviennent détestables. Mais, bien évidemment, ce n’est pas à un père, tout bon qu’il fût, qui rentre crotté des pieds à la tête d’avoir battu la campagne et heureux d’avoir traqué la bête sauvage en compagnie de garde-chasse et d’une bande d’hommes des forêts, que l’on peut exposer ce genre d’évidences stylistiques, ô combien indispensables à la vie de patachon d’un jeune citadin.
J’avais aussi acquis, pendant cette douce année, une verve, une aptitude à fasciner mon auditoire par des mots choisis avec aisance et débités avec facilité. Je me rends compte aujourd’hui que mon public habituel était du genre féminin et facile, et ne demandait qu’à se laisser hypnotiser. Il faut dire que j’ai été gâté par la nature. Quand on a la taille svelte et les épaules bien développées, entretenues dans une salle d’arme, un visage fin et régulier, de beaux yeux bleus et les plus soyeuses boucles blondes, on a bien peu d’effort à fournir en matière de discours. Je n’étais pas aveugle sur moi-même au point de penser que ce genre d’atouts pouvait faire le poids face à tout le monde, et j’entends par là, mon père ou M. Dumollet, notre proviseur, homme à manier avec des pincettes.
Quelques mots ici sur M. Dumollet. Cet homme malingre au crâne ovoïde était un simple roturier sorti de nulle part, mais arrivé là certainement grâce à un entêtement hors du commun. Il avait une finesse d’esprit digne d’un prince de la plus grande lignée, mais des habitudes de bourgeois, ou devrais-je dire, de coucou suisse. Chaque premier jour des vacances, vous pouviez le voir à la gare, avec femme et enfants, partir dans sa belle-famille, à Saint-Malo. La veille, au détour d’un couloir ou en cour de récréation, il ne manquait pas d’entendre chanter, dans son dos, ce refrain populaire et joyeux :
« Bon voyage, monsieur Dumollet,
À Saint-Malo débarquez sans naufrage ! »
J’étais si convaincu d’être irrésistible, qu’avant de quitter le lycée, je mis à l’épreuve mes talents d’orateur alors que j’étais convoqué par le proviseur qui me tint à peu près ce discours :
- Lekkowski, je ne vous cache pas qu’à vous seul et ce, malgré les avertissements répétés de vos professeurs, vous avez été, cette année, pour tous nos élèves, un déplorable exemple. Non seulement vous n’avez pas travaillé, mais encore, vous avez dissipé plus d’un de vos camarades.
- Monsieur Dumollet, telle n’était pas mon intention, je vous présente mes humbles excuses.
- Elles arrivent bien tard.
- Mais pas trop tard ?
- Le résultat de votre conduite, jeune homme est que personne ici n’est content de vous et j’ose espérer que vous ne l’êtes pas vous-même.
- Bien sûr que non, monsieur. Mais il y a bien un professeur qui ne soit pas totalement insatisfait de moi ?
- Un seul, oui. Votre professeur de français qui vous a défendu mieux qu’un avocat ne l’aurait fait. Il prétend que vous en valez la peine. Mais nous ne le saurons pas, puisque vous n’allez pas vous réinscrire l’année prochaine, ce qui vous évitera la honte d’être renvoyé aujourd’hui-même.
J’affichais un air calme et détaché dont je me félicitais, mais intérieurement, je n’en menais pas large :
- Monsieur, je plaide coupable. Je n’ai effectivement pas travaillé et j’ai invité quelques-uns de mes camarades à des soirées.
- Ah ! Vous avouez enfin, Lekkowski ! Alors que je vous ai déjà convoqué deux fois dans ce bureau sans jamais obtenir de vous que vous fassiez amende honorable, ni même une quelconque amélioration de votre conduite.
- Coupable je le suis, certes, mais laissez-moi plaider ma cause auprès de vous, monsieur. Ce que vous m’avez dit jusqu’à présent est tout à fait juste. Aussi, je pense pouvoir attendre de vous, une fois que vous m’aurez écouté, la plus grande justice.
- Pourquoi pas ? J’ai dix minutes devant moi, nous sommes en juillet et j’ai moi aussi envie de me divertir un peu. Je vous écoute, dit-il, finaud, en s’adossant à son fauteuil et croisant ses mains sur son gilet.
- Je vous remercie, monsieur Dumollet. C’était mon choix d’étudier à Paris, capitale dont la pensée éclairée rayonne sur le monde. Père a eu la générosité de m’offrir son soutien financier pour que je puisse vivre ici, dans ce pays de progrès, de droit et d’équité. Fait que j’ai méprisé, pensez-vous, comme un enfant gâté. Ai-je gâché mon année ? Bien au contraire, monsieur, je puis vous l’assurer. Le remords me taraude quand je pense à cet extraordinaire privilège que j’ai pris comme un dû, alors que j’aurais dû le recevoir comme la récompense anticipée d’un mérite. Mais vous connaissez la jeunesse mieux qu’elle ne se connaît elle-même, monsieur Dumollet. Si j’ai appris une chose, c’est que je ne suis pas le genre d’homme à pouvoir vivre avec un remords et cela m’incitera, à l’avenir, à réfléchir avant d’agir afin de ne pas retomber dans les mêmes tourments.
- Vous pourriez être divertissant, Lekkowski, dit-il en réprimant un bâillement vrai ou feint, mais vous êtes à la limite de l’ennuyeux. Venez-en au fait, je vous prie.
S’il croyait me désarmer avec ces petits stratagèmes, il se trompait bien :
- J’y viens, monsieur. Loin de moi l’envie de vous faire bailler, je n’ai qu’un désir, vous faire juge de ma misère. Je plaide coupable d’avoir eu une trop grande confiance en mes capacités à vivre seul, loin de ma famille, loin de ma chère maman. Coupable d’avoir eu la faiblesse, pour pallier ce manque d’affection d’enfant exilé, de m’entourer d’élèves que, vous noterez monsieur, j’avais pris soin de ne choisir qu’en dernière année pensant qu’ils étaient capables de juger par eux-mêmes si soutenir la solitude d’un ami les détournerait ou non de leurs devoirs.
M. Dumollet sourit :
- Et vous pensez qu’un tel plaidoyer me suffira pour vous donner une deuxième chance, Lekkowski ?
- Je vois bien que non, monsieur et j’en comprends la raison : vous avez trop d’esprit pour qu’un élève, quand bien même il aurait mon potentiel, puisse influer sur votre décision. D’un autre côté, le fait que je n’ai pas atteint le niveau qui me permettrait de soutenir une conversation face à vous sans paraître trop ridicule, prouve bien que j’ai besoin, plus que quiconque, que vous me laissiez me réinscrire dans votre prestigieux établissement dont l’enseignement est le seul qui pourra faire de moi un être capable de raisonnement, tels que vous aimez en voir sortir, chaque année, du lycée Philippe le Bel.
- Je constate que tel le chat, vous avez l’art de retomber sur vos pattes, mais qu’attendez-vous de moi, exactement ?
- Autant de clémence que celle que mon père aura à mon égard, quand je vais rentrer chez nous, en août, pour subir ses récriminations justifiées et le supplier à genoux de me laisser finir mes études chez vous, monsieur Dumollet. J’ajoute que s’il y a une quelconque pénitence que vous jugiez nécessaire de m’infliger, je m’y soumettrai, ce ne serait que justice.
- Vous êtes intelligent, Lekkowski, aussi vais-je me montrer direct avec vous. Voici ce que je vous propose : si vous rameniez de chez monsieur votre père, non seulement de la clémence à votre égard, mais une contribution au réaménagement de notre réfectoire, je pense pouvoir vous garder une place jusqu’à la fin du mois d’août.
- Merci, mons...
- Attendez ! Je n’ai pas fini. À cela, j’ajoute une condition. Voyez-vous, des noceurs comme vous, qui pensent que la vie se résume à l’esthétique de la frisure d’une moustache ou à l’élégance avec laquelle ils portent un costume, des jeunes gens qui se considèrent des maîtres en rhétorique parce qu’ils ont su étourdir, par quelques vagues mots bien tournés, volés aux grands poètes, des femmes qui se seraient laissées séduire à moins ; des fils de bonne famille qui n’ont d’autre centre d’intérêt que les amusements légers, j’en ai vu passer. Ils ne guérissent pas.
- J’ai bien l’intention...
- Je ne veux rien savoir de votre vie en dehors d’ici, vous en êtes le maître. Mais ici, c’est moi, le maître. Le maître absolu. Le moindre manquement que ce soit, en cours, au travail donné ou à la discipline, et je vous mets dehors, monsieur von Lekkowski, tout baron que vous êtes et ce, même en cours d’année, alors que vos camarades eux, continueront à déjeuner dans le réfectoire flambant neuf que vous leur aurez offert.
- Bien sûr...
- Je vous arrête là ! Ne promettez rien, ne me servez plus aucun de vos piètres raisonnements. Nous nous reverrons peut-être le premier septembre, lors de mon discours de bienvenue, mais ce sera tout. Je ne veux plus jamais vous voir dans mon bureau, assis en face de moi sur cette chaise. Est-ce bien clair ? Si oui, saluez et sortez, monsieur von Lekkowski.
- Au revoir, monsieur Dumollet, lui dis-je.
Avant de passer la porte de son bureau, je lui lançai un joyeux :
- Bon voyage, monsieur Dumollet !
Le proviseur grommela en replongeant dans sa paperasserie administrative, mais son œil brillait, songeant certainement au nouveau réfectoire qu’il venait d’obtenir si facilement.

Pour mon père, que j’étudie là ou ailleurs ou pas du tout, n’avait aucune espèce d’importance. Il ne voyait pas l’intérêt de savoir le latin pour entrer dans l’armée, ce qui était mon destin depuis toujours. Alors que nous dînions en compagnie de ma mère, il s’exclama, un grand sourire aux lèvres :
- Très bien, Maximilian ! Serais-tu encore capable de porter un fusil ou tes muscles ont-ils fondu au point de ne pouvoir porter qu’une plume et un cahier ?
- Vous ne seriez pas mon père, répondis-je, vexé, que je vous aurais demandé réparation de cette injure !
- Tu as l’air bien sûr toi, l’étudiant ! Partons à la bécasse demain. Celui qui en ramène le plus décide de ton avenir.
- Père, je ne dis pas que je n’accepterais pas une mise à l’épreuve, ou que je manque de courage pour relever un défi, mais celui-ci est perdu d’avance pour moi. Je n’ai pas tiré depuis plus d’un an et la chasse est toute votre vie. Mais si c’est ce que vous demandez, je m’y plierai.
- Je n’ai jamais été injuste envers qui que ce soit, pas même envers un jeune blanc-bec dont la cravate est plus volumineuse que le jabot d’un coq !
L’air de rien, du plat de la main, je tentai d’aplatir ma cravate.
- Si tu ne veux plus que je décide de ton avenir, Maximilian, c’est donc que tu te penses supérieur à moi. Prouve-le moi !
- Que suggérez-vous, père ?
- Un duel.
- Alexandre ! s’écria ma mère, vous n’y pensez pas !
- Avec un gilet pour contenter la baronne, fils. Le premier qui touche au cœur a gagné.
- Même ainsi je vous l’interdis, messieurs ! Vous n’allez tout de même pas faire couler le sang pour une histoire de lycée !
- J’accepte, père, annonçai-je, en lui tendant la main qu’il serra.
- Prépare ton paquetage pour l’armée, fils !
- Préparez votre bourse pour mon inscription, père.
- Faites cela et je vous ôte ma tendresse à tous les deux, dit mère.
Père lui sourit et prit sa main :
- Nous verrons cela demain. En attendant, ma très chère, vous en aurez bien un peu pour moi ce soir, j’espère ?
Mère rougit et se leva :
- Des rustres, voilà ce que vous êtes ! s’exclama-t-elle, sans arriver à se fâcher vraiment.
Il m’en coûta une jolie estafilade au bras, mais je touchai père au cœur le premier. Il s’inclina et j’obtins une année de plus à Paris. Ce qui me surprit le plus lors de ce séjour chez moi, fut le soutien de mon frère, lui qui ne m’avait jamais montré qu’une fraternelle jalousie. Je ne comprendrai son objectif que trop tard. Insouciant et donc heureux, je reprenais ma route vers la France, sans savoir que cette rentrée 1849 me réservait un inestimable cadeau : un ami.

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Se mignoter

gabrielle dubois se mignoter
PIERRE-AUGUSTE COT Gabrielle Dubois roman amour

Se mignoter



Nombre de mots disparaissent des dictionnaires pour faire place à d’autres, nettement moins poétiques, à mon avis.
Mignoter. Voilà un joli verbe qu’il me plaît de savoir encore dans un dictionnaire. Pourvu qu’il ne disparaisse pas !

Définition Larousse 1922 : Mignoter : familier. Traiter délicatement ; mignoter un enfant.
Définition tirée de : Origine et formation de la langue française. par A. de Chevallet..., édition :  1853-1857. Mignot, mignote signifiait autrefois petit, délicat, mignon, gentil, joli. Il nous est resté le verbe mignoter, caresser comme on caresse un mignot (un charmant enfant), le dorloter…

Et voici Balzac qui l’emploie dans La belle Imperia :
« … Mais en voyant l’Imperia soucieuse, il s’approcha d’elle pour la mignardement enlasser dans ses bras et la mignoter à la façon des cardinaux, gens brimballant mieux que tous autres, voire même que les soudards… »
Mais peut-être sommes-nous devenus trop politiquement corrects aujourd’hui pour entendre Balzac nous raconter les ébats des cardinaux et de leurs maîtresses ! Si certains ne se mignotent plus, heureusement, dans les romans de Gabrielle Dubois, on se mignote encore… et plus !

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#roman #amour #aventure #gabrielle #dubois

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Ritz

Gabrielle Dubois meilleur roman 2016
Ritz Paris

 

 

La rénovation du Ritz à Paris vient de s’achever, et l’on parle partout de César Ritz.

 

Mais comment parler du Ritz de César sans parler de sa femme Marie et de son plus célèbre chef cuisinier et cofondateur Auguste Escoffier, tous deux conseillers techniques de César ? En 1896 quand commencèrent les travaux place Vendôme, César Ritz voulait Escoffier qui avait 2,5% des parts de la compagnie Hôtel Ritz ltd, et qui organisa le recrutement du personnel. Escoffier et Marie Ritz sélectionnèrent le matériel et les fournitures et passèrent au peigne fin tous les fournisseurs de Paris, d’Europe et au-delà. Marie trouva les tapis, tapisseries, brocards, soieries et linge ; elle étudia les grands maîtres des musées et des galeries pour créer une décoration de bon goût. Escoffier organisa bien sûr la cuisine, mais aussi la salle à laquelle il attachait un soin tout particulier en ce qui concernait les serveurs, vaisselles, cristallerie et argenterie. C’est au Ritz de Paris qu’Escoffier utilisa pour la première fois des plats plaqués argent pour le service à table. Il fit créer par Christofle à Paris des plats selon son idée dont le plat carré que Christofle baptisa : plat Escoffier.

 

Renseignements tirés du livre de Kenneth James.

 

Pour ce qui est de l’ambiance du Ritz, je vous conseille l’excellent livre L’usine de Gabrielle Dubois.

 

www.gabrielle-dubois.com

 

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Dimanche 05 Juin je serai au salon du livre de Pamiers

Dimanche 05 Juin je serai au salon du livre de Pamiers, cela promet d'être bien sympathique !

Voici l'adorable commentaire que les Appaméennes du livre ont publié sous ma photo:
" Gabrielle Dubois :
Parler d’amour avec les mots simples… nouer des brins d’érotisme mesuré, saisir chaque instant fragile d’un amour avant qu’il ne s’éclipse. Vivre. Vivre l’intensité à travers une lecture plus large qui peut se décliner comme s’inclinent les rougeurs sur les joues et qui fait naître la fièvre dans l’imaginaire."


Cela donne à rêver, non ?

 

gabrielle roman dubois
Salon livre Pamiers 2015 Brochure Gabrielle Dubois


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Les effarés, Arthur Rimbaud

roman gabrielle
Franz Xaver Simm

Les effarés, Arthur Rimbaud

L’une de mes toutes premières émotions poétiques :

Les effarés
de
Arthur Rimbaud

Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s’allume,
Leurs culs en rond,

À genoux, cinq petits, misère !
Regardent le Boulanger faire
Le lourd pain blond.

Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise et qui l’enfourne
Dans un trou clair.

Ils écoutent le bon pain cuire.
Le Boulanger au gras sourire
Grogne un vieil air.

Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge
Chaud comme un sein.

Quand pour quelque médianoche,
Façonné comme une brioche
On sort le pain,

Quand, sous les poutres enfumées,
Chantent les croûtes parfumées
Et les grillons,

Que ce trou chaud souffle la vie,
Ils ont leur âme si ravie
Sous leurs haillons,

Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres Jésus pleins de givre,
Qu’ils sont là tous,

Collant leurs petits museaux roses
Au treillage, grognant des choses
Entre les trous,

Tout bêtes, faisant leurs prières
Et repliés vers ces lumières
Du ciel rouvert,

Si fort, qu’ils crèvent leur culotte
Et que leur chemise tremblote
Au vent d’hiver.

www.gabrielle-dubois.com   www.roman-amour.fr #gabrielleduboisromanciere

 

 

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Le Petit Moulin Rouge

Moulin Rouge
Sous les eucalyptus, un roman de Gabrielle Dubois

Le Petit Moulin Rouge,
Un article de Gabrielle Dubois



Louise Saint-Quentin, l’héroïne de Sous les eucalyptus, le roman d’amour de Gabrielle Dubois est « un bon-vivant », puisqu’il ne semble pas y avoir de féminin autorisé pour cet adjectif... passons ! Il était donc impensable pour moi que dans ce roman d’aventure, mon héroïne ne rencontrât pas le grand cuisinier Auguste Escoffier, qui officiait, au moment où l’action du roman se passe à Paris, en 1876, au Petit Moulin Rouge, restaurant réputé à l’époque (à ne pas confondre avec le cabaret du Moulin Rouge).
Afin de cerner un peu le personnage, j’ai lu Auguste Escoffier & César Ritz, Les Rois de l’Hôtellerie Moderne, un livre de Kenneth James aux éditions Pilote 24, dont voici un extrait :

« ... Auguste revint donc à Paris au printemps 1873 pour diriger la cuisine du Petit Moulin Rouge. Il connaissait bien l’héritage que lui laissait Ulysse Rahaut, le bruit et la chaleur de la cuisine, l’organisation du travail désordonné et le comportement rustre de la brigade. Il savait aussi comment le personnelle était commandé par les directives d’un matamore, par des ordres que Rahaut renforçait avec des coups et de invectives grossières. Alors qu’il n’était qu’un pauvre novice et souffrait dans le restaurant de son oncle, Auguste s’était promis d’améliorer les conditions de travail lorsqu’il dirigerait sa propre cuisine. Au cours de ses précédentes fonctions d’organisateur, il avait réfléchi à bien des changements et la transformation de la cuisine était sa priorité quand il prit les commandes de celle du Petit Moulin.
L’impact initial sur le personnel fut son style de direction : calme, contrôlé et percutant. Son premier changement dans l’équipe, peut-être le plus simple, se révéla efficace. Il modifia le nom de celui qui criait les commandes en cuisine : l’aboyeur devint l’annonceur, terme plus théâtrale. Auguste interdit à l’annonceur de crier : ainsi les cris cessèrent dans la cuisine de manière à pouvoir entendre les commandes. « Le coup de feu en cuisine, ce n’est pas la fin du monde », rappelait Auguste à son personnel. Ce changement ne résolut pas tout de suite les problèmes de mauvaise humeur et de comportement grossier puisqu’il ne s’attaquait pas à la cause du mal. Les cuisinières à charbon, portées au rouge pour la cuisson des rôtis à la broche, rendaient les cuisines terriblement étouffantes. Les cuisiniers y transpiraient énormément. La fumée et les vapeurs des feux desséchaient leurs gosiers. Boire souvent était indispensable et la bière avalée pendant les douze à quatorze heur d’une journée normale de travail aurait transformé le cuisinier le plus angélique en un vulgaire ivrogne.
Auguste supprima l’alcool en cuisine, et, sur avis médical, fournit une boisson composée d’eau et d’orge, disponible à tout moment. Progrès fantastique ; mais il restait tout de même vigilant. « Si un employé aux cuisines se permettait des écarts de paroles », soulignait un de ses collaborateurs dans ses dernières années, escoffier lui faisait un signe et lui disait : « Ici, vous êtes censé être poli ; tout autre comportement est contraire à notre manière de faire. »
Lui-même suivait rigoureusement ses propres règles et restait toujours poli avec son équipe et ses collègues. Quand il perdait patience, peut-être avec un cuisinier récalcitrant, il faisait un geste : il étirait le lobe de son oreille entre le pouce et l’index, tout en se frottant la joue, une habitude d’enfance. Il disait alors : « je sors un moment, je me sens devenir nerveux. » Il revenait peu après et discutait fermement mais calmement, avec le cuisinier.
Ses nouvelles fonctions lui permettaient d’établir des contacts étroits avec les clients du restaurant, princes, ducs, et les plus hautes personnalités sociales ou politiques, ainsi que les magnats de la finance. Il aurait pu étudier leurs goûts et leurs désirs et apprendre à leur plaire. Mais il ne le fit pas et comporta sur sa renommée.
Beaucoup de ses clients d’avant-guerre (1870) revinrent au restaurant, et non des moindres : le maréchal Mac Mahon, ou, pour lui donner son nom exact : Marie Edmond Patrice Maurice comte de Mac Mahon, duc de Magenta qui, le 24 mai 1873 remplaça Adolphe Thiers à la résidence de la république française... »

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Charles Worth et la « tournure »

#roman #amour
Gabrielle Dubois et la tournure

Charles Worth et la « tournure »,

 

 

 

un article de Gabrielle Dubois



La « tournure » occupe une jolie place dans le roman d’aventure SOUS LES EUCALYPTUS. Louise Saint-Quentin en porte... quand elle est habillée. Si j’avais écrit ce roman d’amour en étant une contemporaine des années 1880, je n’aurais pas eu besoin de quelques descriptions pour donner une idée au lecteur de ce que l’héroïne portait. Mais n’étant pas moi-même accoutumée aux chemises de batiste, corsets, surchemises, corsages, pantalons, jupons, tournures en métal ou en coussinets, jupes, traînes, j’ai dû me documenter, afin de pouvoir, avec la plus grande légèreté possible, habiller et déshabiller, dans le roman Sous les eucalyptus, une héroïne qui est particulièrement encline à l’amour... et à l’aventure !
Une partie de mes recherches s’est effectuée dans Une Histoire de la mode du XVIIIème au XXème siècle, Les collections du Kyoto Costume Institute, édition TASCHEN, dont voici un extrait :

« Dans la deuxième moitié du 19ème siècle, le perfectionnement du métier à tisser et des procédés de teinture permet de fabriquer toutes sortes de matières pour les jupes. La production s’envoile, car la crinoline nécessite d’énormes quantités de tissus. La tournure, qui sera bientôt  à la mode, est beaucoup moins ample, mais elle est tellement ornée de rubans et de volants qu’elle exige également beaucoup d’étoffe. Cet engouement est une bonne nouvelle pour les fabricants français, et notamment pour les soyeux de Lyon. Napoléon III soutien l’industrie textile dans le cadre de sa stratégie politique, à la grande satisfaction de la bourgeoisie. Des couturiers célèbres, notamment Charles Frederick Worth, utilisent des soies de Lyon, techniquement plus évoluées et d’un grand raffinement artistique. Du coup, Lyon retrouve sa place de principal fournisseur d’étoffe de la couture parisienne.
La tournure :
Dès la fin des années 1860, les jupes prennent du volume vers l’arrière tout en s’aplatissant nettement sur le devant. Un nouveau vêtement de dessous a été lancé sur le marché. Il s’appelle « tournure ». La tournure est coussinet rigide rembourré de différentes matières et se place sur le postérieur. La mode de la tournure dure jusque dans les années 1880, ne subissant que quelques changements mineurs. La silhouette de la robe des années 1880 est illustrée dans un tableau célèbre de Georges Seurat, Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte (1884-1886), the Art Institut of Chicago, qui représente des promeneurs anonymes à la campagne. On voit que la tournure est également portée dans les classes populaires. Au Japon, elle est appelée Rokumei-kan, d’après le nom d’un lieu de festivals et de galas qui a beaucoup contribué à l’occidentalisation de Tokyo à l’époque de la Restauration Meiji (1867-1912).
Après 1850, la plupart des robes se composent de deux pièces distinctes, un corsage et une jupe ; avec la fin du siècle, on assiste au retour des ornements et des détails. Les robes sont surchargées jusque dans leurs moindres replis de toutes sortes de détails compliqués qui finissent par engoncer totalement la silhouette. Seule exception à la règle, une robe d’une seule pièce laissant deviner les lignes du corps et créée au début des années 1870. Elle est baptisée « robe princesse » en l’honneur de la princesse Alexandra (1844-1925), future reine d’Angleterre.
Vers la fin du siècle, les coiffures de prédilection sont les chignons volumineux. Les coiffes, quasiment obligatoires tout au long du siècle se transforment en petits chapeaux à bords étroits qui laissent voir ces coiffures très élaborées. Les toques à bords presque invisibles deviennent très à la mode pour cette raison. »

Plus d’infos au MET >lien
Et retrouvez la haute couture parisienne dans le roman d’amour Sous les eucalyptus de Gabrielle Dubois

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